DIVERTISSEMENT

Hubert-Félix Thiéfaine: Suppléments d'âme (ENTREVUE)

29/05/2013 01:09 EDT | Actualisé 29/07/2013 05:12 EDT
Jean-François Cyr

MONTRÉAL - Le chanteur poète français Hubert-Félix Thiéfaine sera au Gesù de Montréal, ce mercredi soir, pour l'avant-dernière (112e) prestation d'une tournée qui n'en finit plus tellement son 16e et dernier album, Suppléments de mensonge, est apprécié du public. Un talent brut évident qui a pourtant pris son temps à rayonner complètement. Dans la marge, envers et contre tous, il a partagé son rock à sa façon. Souvent bien loin du showbiz, des caméras, des plateaux de tournage et des magazines à potins.

Bien embêtant d'ailleurs pour cet animal solitaire que de sortir de la quiétude du Jura (sa maison dans la forêt), en mars 2012, pour aller chercher ses deux Victoires de l'artiste masculin et de celui de l'album de chansons, faisant du coup la barbe à Benjamin Biolay, Thomas Dutronc et Julien Clerc, mais également à Catherine Ringer, Cœur de pirate et Camille.

On ne saurait trop dire comment ou pourquoi Suppléments de mensonge s'est écoulé à plus de 300 000 exemplaires jusqu'à maintenant. C'est en moyenne trois fois que les 15 autres disques. Plus accessible, moins sombre (un brin), difficile à expliquer pour le chanteur.

Chose certaine, cet album (le premier à être distribué au Canada) clair-obscur renferme de très belles pièces telles que la populaire La ruelle des morts (qui évoque le pan heureux d'une enfance visitée par les dragons et les conquistadors), Garbo XW Machine (un peu à la Bashung), Petit matin 4.10 heure d'été (chanson empreinte de douleur), Infinitives voiles (qui rappelle Ferré), Ta vamp orchidoclaste (avec ses élans de Jacques Dutronc).

La liberté d'imaginer

En 35 ans de carrière, Thiéfaine n'a pas beaucoup changé son approche à l'égard de son travail. Homme passionné de la musique et des mots depuis sa jeune adolescence, ayant eu comme modèle Bob Dylan et Léo Ferré, il a charmé son public lentement, mais surement. Naufragé à ses heures [il a été traité pour l'alcoolisme et pour un burn-out durant deux années à compter de 2008], mais éternel rescapé, il a vu passé bien des tempêtes dans sa vie professionnelle ou privée. Le seul véritable point de repère : la poésie, la chanson, les mots.

« J'ai toujours aimé les mots », affirme-t-il calmement. « J'ai besoin d'eux. Et puis, on apprend tellement dans les livres, bien davantage que dans une rencontre qui devient souvent inintéressante après quelques instants. C'est rare qu'un regard capte vraiment mon attention. Je n'ai pas toujours lu, cela dit. Jeune, j'étais trop occupé à écrire des chansons. Mais depuis la trentaine, j'avoue que j'ai dévoré un nombre considérable de livres de toutes sortes : Céline, Rimbaud, Miller, Bukowsky, Ovide... »

« J'ai beaucoup de plaisir dans les jeux de piste, à faire travailler un peu l'auditeur », poursuit Thiéfaine. « Tout dévoiler, tout montrer comme le fait souvent la musique pop commerciale d'aujourd'hui, je n'ai aucun intérêt. Dans mes chansons, c'est l'émotion d'abord. Je veux faire rêver, laisser les gens imaginer, partir dans leurs propres histoires. C'est pourquoi je colle des mots, en invente d'autres, utilise le latin ou le grec... Il fait bien s'amuser un peu. »

Le décor

En effet, l'album cache plusieurs citations littéraires, poétiques ou philosophiques qui servent de points de départ pour créer des énigmes. Les chansons deviennent des forêts d'espèces variées dans lesquelles on débusque ici et là une parcelle de l'esprit de l'auteur.

« Mes morceaux sont un peu comme un décor plein de zones d'ombre [le Français réfère ici au travail du metteur en scène et cinéaste Ingmar Bergman, qu'il adore]. J'aime aussi l'idée qu'une chanson peut être une sorte d'oxymore. Elle laisse beaucoup de liberté aux gens qui se l'apprivoisent de différentes manières. Tantôt c'est l'ombre, la nuit, l'obscurité, tantôt c'est la lumière, la pureté, l'espoir. Je sais que je suis beaucoup dans les gris. J'ai cette facilité à me laisser entrainer dans le sombre. Je suis un homme inquiet, tourmenté. Mais j'essaie quand même de mettre du beau... »

L'angoisse, certes. Mais assis dans cet hôtel montréalais, le chanteur de 64 ans se révèle posé, avenant, intéressé et visiblement beaucoup mieux dans sa peau qu'il y a quelques années. Selon ses dires en tout cas.

Suppléments de mensonges avec sa pochette sur laquelle l'artiste apparaît torse nu, comme une métaphore de la rockstar déchue, un peu à la Iggy Pop ou à la Jim Morrison, laisse planer le doute et frappe l'imaginaire. « Nous cherchions une image forte, qui ferait à la fois jaser dans le métro de Paris et donnerait une impression de mise à nu. J'ai vécu des années de déchéance, de décadence durant lesquels je trainais mon corps, derrière, comme si ce n'était pas vraiment le mien. J'ai nettoyé tout ça et j'en suis heureux. J'ai retrouvé en quelque sorte ce corps qui, heureusement, fonctionne plutôt bien. »

Hubert Félix Thiéfaine en concert mercredi soir, au Gesù.