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Psychotropes prescrits chez les jeunes: plus d'ordonnances, mais peu de suivi

26/05/2013 12:38 EDT | Actualisé 26/07/2013 05:12 EDT
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L'absence de suivi médical pour de nombreux adolescents à qui l'on prescrit des psychotropes inquiète médecins et intervenants du réseau de la santé. Certains osent même parler de bombes à retardement.

Le docteur Yves Lambert, un omnipraticien qui travaille depuis plus de huit ans comme médecin auprès des centres jeunesse de la Montérégie, a confié avoir été étonné de constater le nombre, mais surtout la nature des médicaments prescrits aux jeunes de moins de 18 ans qui fréquentent ou transitent par ces établissements.

Se rappelant son arrivée auprès de cette clientèle, il dit avoir été sidéré par les doses élevées qu'il n'avait même jamais prescrites à une clientèle adulte ailleurs dans le réseau de la santé.

Ces prescriptions, loin d'être isolées, sont en progression et les données de la Régie de l'assurance-maladie du Québec parlent d'elles-mêmes. En 2012, 51 928 nouvelles ordonnances ou renouvellement pour des antipsychotiques ont été délivrés à des adolescents de 15 à 18 ans, 40 701 chez les 10 à 14 ans. Cinq ans plus tôt, en 2007, ces ordonnances s'établissaient à 26 399 chez les 15-18 ans et 27 391 chez les 10-14 ans. Le nombre de prescriptions a donc grimpé en flèche dans la province.

Certains antipsychotiques atypiques peuvent même être prescrits dès l'âge de 5 ans chez des enfants qui présentent de l'irritabilité, de l'agressivité, des manifestations d'automutilation ou d'agitation, de même que chez ceux qui ont des troubles autistiques ou des troubles envahissants du développement non spécifiques, peut-on apprendre dans une note du docteur Hani Iskandar, directeur médical de l'urgence à l'Institut Douglas, publiée en septembre 2012.

Dans son livre "Tous fous", paru plus tôt cette année, le docteur en socio-économie Jean-Claude St-Onge se questionne ouvertement sur les impacts d'une telle consommation de psychotropes sur des cerveaux encore en développement. Il sonne l'alarme, soulignant que tous les secrets de cette classe de médicaments sont encore largement méconnus.

M. St-Onge déplore d'ailleurs que trop souvent, la prescription de psychotropes devient le premier réflexe sans que les solutions de rechange ne soient même envisagées ou discutées.

"Il n'y a pas toujours de suivi. Aux États-Unis, les deux tiers des enfants avec des antidépresseurs ne sont pas suivis, or ils sont les plus à risque de commettre un suicide", a-t-il affirmé.

Le psychologue Denis Lafortune, professeur à l'Université de Montréal, s'est plus particulièrement intéressé aux jeunes qui fréquentent les centres jeunesse. Traditionnellement, ces centres accueillaient des jeunes avec des troubles de comportement, mais depuis 2005, ils sont de plus en plus fréquentés par des jeunes qui présentent aussi des problèmes de santé mentale.

Laissés à eux-mêmes

Dès 2006, Denis Lafortune révélait que sur l'ensemble des jeunes suivis par les centres jeunesse, en hébergement ou non, environ 45 pour cent consommaient des psychotropes.

Ces jeunes consommateurs présentent des caractéristiques variées, certains sont "sous-traités", d'autres "sur-traités" ou d'autres encore ont des prescriptions qui ne correspondent pas toujours à leurs véritables problèmes.

Jean-Claude St-Onge fait le lien entre la délivrance de médicaments et l'influence de l'industrie pharmaceutique sur la psychiatrie.

"Un champ immense est laissé à ce qu'on pourrait appeler des vendeurs d'huile de serpent où tout est ouvert pour prescrire pratiquement tout ce qui fonctionne plus ou moins", a dénoncé M. St-Onge, qui insiste sur la méconnaissance de cette classe de médicaments.

Les cas de dosage inappropriés interpellent aussi le docteur Yves Lambert, qui les attribue notamment à une absence ou défaillance dans le suivi médical de trop de jeunes patients.

"Dans le réseau, certains ne veulent même pas les voir! Ce sont des jeunes qui sont complexes, qui demandent un encadrement particulier, qui peuvent manquer régulièrement des rendez-vous. Souvent je me suis fait dire: "ton jeune, il n'est pas assez motivé pour être suivi", alors qui va le suivre?", lance-t-il.

Il explique qu'il n'est pas rare qu'un même dossier médical comporte des ordonnances similaires prescrites par deux ou trois médecins parce que le patient avait perdu ses médicaments.

Les prescriptions ne proviennent pas non plus de la même pharmacie et par moment, l'adolescent peut se retrouver en possession d'un surplus de doses d'un même médicament.

Le docteur Lambert reconnaît qu'il est beaucoup plus facile de prendre en charge un cas de diabète ou de cholestérol qu'un jeune qui sort d'un centre jeunesse.

"Je n'ai pas de cas simples. Donner un choix de contraceptifs à une jeune fille qui fait de la prostitution, qui est TDAH, qui consomme à peu près n'importe quoi, non, ce n'est pas toujours simple, confie l'omnipraticien. Alors on essaie de faire du ménage dans tout!"

Des cas complexes

L'omnipraticien en a discuté avec certains collègues pédopsychiatres. Leur conclusion: il s'agit d'un enjeu de société et les actions doivent être portées en amont.

"Parfois j'ai l'impression que je suis aux soins intensifs à intervenir pour améliorer la situation de ces jeunes et leur permettre de s'en sortir. Parfois j'ai l'impression d'être en soins palliatifs avec pour constat qu'à 18 ans, certains prendront la voie de l'itinérance, se retrouveront à Bordeaux ou à Tanguay parce que le système n'a pas pu les raccrocher suffisamment tôt", explique-t-il.

L'auteur Jean-Claude St-Onge abonde dans le même sens.

"Ce sont des bombes à retardement. Le traitement peut fonctionner, mais il faut que les gens soient suivis de très près. Certains médecins commencent à prendre conscience des problèmes de surtraitement, non seulement des psychotropes, mais des médicaments en général", dit-il.

Pour ces raisons, Yves Lambert prêche pour une action préventive. Il demeure convaincu qu'il est possible de prévenir et de suivre les jeunes à risque avant qu'ils n'arrivent en centres jeunesse.

En observant l'historique familial de certains jeunes présents dans les centres jeunesse, il est possible d'observer que plusieurs répètent le parcours des générations qui les ont précédés. Dans certains dossiers, cette fréquentation des centres jeunesse dure depuis trois générations.

"À cette situation, il faut des solutions de société", affirme le docteur Lambert.

"Il est facile de faire des levées de fonds pour l'hôpital Sainte-Justine, mais pour les petits baveux qui viennent casser des vitres de voiture, c'est plus dur à vendre. Et puis, les aînés, ils votent, alors que les adolescents, eux, ne votent pas. Il y a peu de gens prêts à prendre le flambeau pour cette clientèle-là", conclut le docteur Lambert, déterminé, lui, à défendre leur cause.