POLITIQUE

Jean Roberge continue d'expliquer le «système de Laval»

16/05/2013 08:58 EDT | Actualisé 16/07/2013 05:12 EDT
QMI

Le directeur général adjoint de la Ville de Laval soutient avoir tenté de mettre fin au système de collusion au moment où la pression conjuguée des médias et de la police a commencé à se faire sentir. Jean Roberge a cependant trempé à plus d'un titre dans ce système, d'abord avec sa firme Équation Groupe Conseil, de 2002 à 2007, puis dans le cadre de ses fonctions à la Ville.

Un texte de François Messier et Bernard Leduc

Jean Roberge a expliqué qu'entre 2002 et 2007, sa firme a fortement bénéficié du système de partage des contrats de génie que gérait le directeur de l'ingénierie Claude Deguise, un système qu'il a maintenu lorsqu'il lui a succédé à la Ville de Laval en avril 2008. Selon lui, entre 90 % et 100 % des contrats d'ingénierie sur invitation (entre 25 000 $ et 100 000 $) étaient alors arrangés.

Il ajoute que les contrats sur appel d'offres (plus de 100 000 $) étaient eux aussi arrangés, et qu'il lui est arrivé quelques fois d'en parler avec le maire Gilles Vaillancourt, une fois à l'emploi de la Ville. Il explique en effet qu'à quelques reprises, des représentants de firmes venaient lui dire que c'était leur « tour », qu'ils l'avaient confirmé avec « le boss » : « ''J'ai dit : le boss c'est qui ?'' ''C'est le maire'' ».

Il en parlait alors à Gilles Vaillancourt, qu'il voyait fréquemment dans le cadre de ses fonctions à la Ville, et ce dernier confirmait :

« C'était jamais un oui avec éclat [du maire], mais soit un signe de tête, ou une confirmation. » — Jean Roberge

Un système de collusion d'une redoutable efficacité

Jean Roberge a identifié plusieurs firmes collusionnaires et ses interlocuteurs chez celles-ci : Claude Chagnon pour MLC Associés, Guy Jobin pour Consultants Jobin Courtemanche, Laval Gagnon puis Louis Farley et Yves Théberge pour CIMA +, Roger Desbois pour Tecsult, Serge Duplessis chez Dessau, Alain Filiatrault chez FMA, François Perreault puis Yanick Bouchard pour Genivar et un dernier interlocuteur chez Papko.

Roger Desbois était par ailleurs la personne qui organisait la collusion des entrepreneurs en construction. Jean Roberge dit avoir appris cela du directeur général de la Ville, Gaétan Turbide, peu après qu'il eut succédé à Claude Deguise. M. Turbide lui a demandé de rencontrer Roger Desbois, ce qu'il a fait. Ce dernier ne lui a demandé qu'une chose : obtenir la liste des soumissionnaires pour organiser les contrats. Jean Roberge croit que les entrepreneurs devaient verser des redevances par la suite, mais a dit ne pas connaître les détails.

Lorsque Roger Desbois a pris sa retraite, le maire Vaillancourt est d'ailleurs directement intervenu auprès de Jean Roberge. « Au travers de d'autres questions, il me mentionne qu'il faudrait cesser l'octroi de mandats ou d'alimenter AECOM [qui avait fait l'acquision de Tecsult] en mandats professionnels » a-t-il indiqué, sans dire si cela c'était bel et bien produit.

M. Roberge a aussi spécifié qu'il n'y a jamais eu de réunion avec les firmes de génie pour planifier leurs actes de collusion alors qu'il présidait Équation Groupe Conseil (2002-2007). Comme il l'a expliqué mercredi, c'est le directeur du service de l'ingénierie, Claude Deguise, qui s'occupait du partage et appelait la firme gagnante, une tâche qui lui reviendra lorsqu'il sera embauché par la Ville en avril 2008.

M. Roberge va alors maintenir en place le système de collusion sur les contrats de génie lorsqu'il remplace Deguise en 2008 et choisissait donc, à son tour, les firmes gagnantes.

Roberge soutient avoir joué un rôle pour mettre fin à la collusion

Le directeur général adjoint de Laval soutient que, dès son arrivée à la Ville en 2008, il a souhaité mettre fin au système de collusion entre firmes de génie, mais n'a pas osé. Devant l'étonnement de la commissaire France Charbonneau, Jean Roberge a expliqué que son « seul appui », soit le directeur général Gaétan Turbide, qui l'avait recruté, venait d'annoncer son départ de la Ville et qu'il se sentait « tout à fait seul ».

« Faut voir l'emprise et la puissance qui est dégagée par le maire de l'époque Gilles Vaillancourt », a plaidé le témoin. « Je ne crois pas que moi seul, Jean Roberge, aurait pu lever la main, et tout le monde serait accouru. Je pense que j'aurais bien plus, excusez-moi l'expression, passer dans le tordeur ».

La pression médiatique et la création de l'Escouade Marteau ouvrent cependant une « fenêtre d'opportunité » dans laquelle il s'engouffre en 2010. Jean Roberge demande alors à rencontrer le maire Vaillancourt au Carrefour Laval, question d'éviter d'avoir à parler au maire sur « son terrain », à l'hôtel de ville.

« Je lui ai indiqué qu'au niveau de la gestion des mandats [pour les services] professionnels, c'était terminé », a affirmé le témoin. « Vous parlez de la liste et du choix des gagnants? », l'a relancé le procureur Crépeau. « Exactement », a-t-il répondu. « Je lui ai dit. Ce n'était pas une demande. »

Le maire Vaillancourt « m'a juste demandé si je trouvais quelqu'un d'autre », a poursuivi Jean Roberge. « J'ai dit : "il n'en est pas question". [...] Et que si c'est pour être quelqu'un de l'externe, il devra être alimenté de l'interne, et il ne sera pas alimenté de l'interne. [...] Les portes sont fermées. »

« Ça s'est arrêté là. Il n'y a pas eu de retour, de commentaires », a assuré Jean Roberge, « on n'a jamais réabordé la question. Je pense qu'il était conscient de toute façon que c'était extrêmement à risque à ce moment-là ».

Le caractère ambigu de sa résolution à mettre fin au système est illustré par l'argent qu'il reçoit à l'automne 2009. M. Roger Desbois de Tecsult, qui gérait la collusion entre entrepreneurs, lui remet alors 20 000 $ de la part du maire.

Or, curieusement, M. Roberge ne considère pas qu'on essaie ici de l'acheter, mais y voit plutôt une façon pour le maire de lui accorder la compensation salariale dont il avait discuté avec Gaétan Trubide, à son embauche. Il en avait d'ailleurs parlé avec M. Vaillancourt quelques jours avant cette rencontre, et établi le montant. Ce montant devait compenser pour le fait de n'avoir obtenu qu'un poste de directeur adjoint à l'ingénierie, alors que son mandat, dans les faits, était d'y agir comme le véritable patron et successeur de Claude Deguise.

Il reconnaît d'ailleurs que s'il s'est décidé à mettre fin à la collusion en confrontant le maire, c'est qu'il avait aussi peur de se faire prendre, avec le venue de l'escouade Marteau dans le paysage lavallois.

En ce qui concerne le système de collusion entre entrepreneurs, il soutient qu'il a pris « fin de lui-même » en 2009, sous la pression conjugées des médias et de Marteau. « L'élément qui confirme ça, c'est le résultat des soumissions », soutient-il.

Cadeaux et dons politiques comptants

Jean Roberge a avoué lors de son témoignage devant la commission avoir lui-même offert, par deux fois, des cartes-cadeaux totalisant 3000 $ ou 4000 $ à Claude Deguise, alors qu'il dirigeait Equation Groupe Conseil. Il ajoute qu'à sa connaissance, M. Deguise était le seul fonctionnaire à faire de la collusion à la Ville de Laval.

Jean Roberge a d'ailleurs brossé un portrait peu flatteur de Claude Deguise. Il a soutenu que le directeur du service de l'ingénierie avait un caractère « imprévisible », voire « bipolaire », et qu'il pouvait être « méchant » avec les gens. Il avait déjà dit hier que M. Deguise avait imposé « un régime de terreur » à ses employés.

M. Roberge, qui a été interrogé à nouveau sur le paiement de 10 000 $ fait au notaire Jean Gauthier pour le parti du maire Vaillancourt, a dévoilé jeudi avoir donné, une seconde fois au parti, une somme de 6000 $ à 8000 $ dans des circonstances similaires, pour « services rendus ». Il a été remboursé par Équation Groupe Conseil à même son compte de dépense.

Jean Roberge a aussi dit avoir préparé des plans et devis pour des travaux à effectuer sur la maison du directeur général de la Ville, Claude Asselin. Cette demande lui a été faite par Claude Deguise, à l'époque où il dirigeait Équation Groupe Conseil.

Il dit avoir envoyé un estimé des travaux à la Ville. Il évaluait les travaux à 700 $, ce qui était un bon prix ». Équation Groupe Conseil a effectué le travail, dit-il, mais n'a jamais été payé. Jean Roberge n'a pas relancé quiconque à ce sujet.

Roberge et Turbide suspendus dans la précipitation par le maire Duplessis

En après-midi, Jean Roberge est revenu sur les circonstances qui ont entraîné sa suspension, avec solde, de son poste de directeur général adjoint. Il a expliqué qu'au matin du 2 mai, le directeur général Gaétan Turbide et lui ont rencontré le maire Alexandre Duplessis pour lui rappeler qu'ils étaient sur le point de témoigner devant la commission Charbonneau d'ici peu.

Les deux hommes disent alors au maire qu'il est « clair qu'on n'ira pas là pour mentir, qu'il y a des choses qui vont être dites, qui vont peut-être [être] embarrassantes » pour le maire ou la Ville, et qu'il conviendrait donc de négocier leur départ.

« La réponse (du maire Duplessis) a été instantanée : "oui, oui, oui, faut négocier et faut que ce soit fait très rapidement. Faut négocier une entente de séparation". C'était extrêmement urgent, ça ne pouvait pas attendre à lundi », a relaté le témoin.

MM. Roberge et Turbide rencontrent alors un avocat en droit du travail. « On a préparé un protocole en toute catastrophe dans la journée même, explique-t-il. En fin de journée, je vous dirais autour de 17h-18h, ces protocoles-là étaient prêts. »

Les deux hommes demandent alors à rencontrer le maire de nouveau. Mais alors qu'ils avaient demandé à Alexande Duplessis de se faire accompagner par un autre membre du comité exécutif, voilà qu'il se présente avec trois d'entre eux, soit Benoît Fradet, Basile Angelopoulos et Jocelyne Guertin.

« C'est à ce moment-là que la décision a été prise. On n'a même pas discuté du protocole. Il n'a pas été montré, il n'a pas été souligné », a raconté Jean Roberge. « C'est à ce moment-là, sur la base du peu d'informations qu'ils avaient à ce moment-là qu'ils ont décidé de nous suspendre ».

Le témoin a précisé que la rencontre avait été particulière. « On nous a demandé de remettre tous les cellulaires et de les sortir de la pièce [...] pour ne pas qu'il y ait de téléphone ou d'enregistrement des discussions », a-t-il affirmé. Aucune note n'a été prise non plus.

Contre-interrogé par Denis Houle, de l'Association des constructeurs de routes et grands travaux du Québec, Jean Roberge n'a pu dire s'il était intéressé à reprendre son poste à la Ville.

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