POLITIQUE

Commission Charbonneau: Cloutier, Turbide et... Chevrette?

14/05/2013 09:21 EDT | Actualisé 14/07/2013 05:12 EDT
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Gilles Cloutier maintient qu'il a donné 25 000 $ à l'homme d'affaires Gilles Beaulieu, un ami de l'ex-ministre péquiste des Transports Guy Chevrette, dans le cadre du prolongement de la route 125 entre Saint-Donat et Lac-Supérieur, malgré d'apparentes contradictions entre cette version et une autre qu'il a livrée un an plus tôt à la journaliste Marie-Maude Denis de l'émission Enquête. M. Chevrette ne sera cependant pas invité à donner sa version des faits à la commission avant plusieurs jours.

Lors d'un nouveau contre-interrogatoire musclé de l'avocate du Parti québécois, Estelle Tremblay, l'ex-vice-président au développement des affaires de Roche a soutenu que le paiement de 25 000 $ qui est évoqué lors de l'entrevue avec la journaliste de Radio-Canada portait sur une autre portion du dossier, soit celui de la réfection de la route 125 à Sainte-Julienne, au sud de St-Donat.

Après une intervention du commissaire Lachance, qui cherchait à mettre un terme à un échange très confus entre Me Tremblay et le témoin, Gilles Cloutier a affirmé que ce paiement de 25 000 $ pour Sainte-Julienne n'a jamais été fait.

« J'ai donné 25 000 $ seulement une fois, c'était pour la route de Saint-Donat à Gilles Beaulieu. » — Gilles Cloutier.

Cette version ne cadre cependant pas avec ce qu'il avait dit à Marie-Maude Denis : Gilles Cloutier a plutôt déclaré à la journaliste que ce paiement pour Sainte-Julienne a bel et bien été fait.

Gilles Cloutier a soutenu devant la commission, il y a une semaine, que M. Chevrette avait fait de la « magouille » dans le dossier du prolongement de la 125 entre Saint-Donat et Lac-Supérieur. Il soutient que Guy Chevrette lui a dit qu'il « aimerait » que Pavages Desjardins obtienne le contrat de construction, ce qui s'est bel et bien produit grâce à la complicité de Roche. L'ex-vice-président de Roche affirme qu'il a versé 25 000 $ à Gilles Beaulieu, un ami de Guy Chevrette, dans le cadre de ce projet.

Dans l'entrevue accordée l'an dernier à Marie-Maude Denis, que la journaliste a présentée pour la première fois lundi à l'émission 24/60, M. Cloutier évoque un stratagème en tout point similaire, mais au sujet d'un contrat obtenu par Roche pour la réfection de la 125 dans le village de Sainte-Julienne. « Donc ce n'était pas pour la route de St-Donat? », lui demande la journaliste. « La route de St-Donat, c'est un autre dossier », répond-il.

Gilles Cloutier soutient dans ces extraits que sa démarche visait à faciliter l'obtention par la municipalité d'une subvention de Québec pour ce projet à Sainte-Julienne de 3,5 millions de dollars et ajoute que lorsqu'elle a été accordée, le ministre Chevrette aurait appelé le maire Marcel Jetté, de Floride, pour dire: « ''oublie pas nos amis'', en voulant dire Roche ». Gilles Cloutier a incidemment fait des élections clés en main pour le maire Jetté.

Au terme de son contre-interrogatoire sur cette question mardi, lassé, M. Cloutier a finalement laissé tomber : « je pense que Mme St-Denis s'est trompée entre la route St-Donat et Ste-Julienne », avant d'ajouter « où c'est moi qui s'est trompé ».

« ''Moi je vous suggère, Monsieur, que cet argent-là vous l'avez mis dans vos poches, parce que vous vouliez extorquer Roche.'' ''Ben voyons donc vous! Vous n'avez pas le droit de dire ça, c'est faux : Je n'ai jamais pris 25 000 $ !'' » — Échange entre Me Tremblay et Gilles Cloutier.

MM. Beaulieu et Chevrette ont nié ces deux versions des faits.

Une transaction lucrative avec « Pas fiable »

Me Estelle Tremblay a interrogé M. Cloutier en début d'après-midi sur la vente de sa résidence de Blainville, en 2000, au motard Denis « Pas fiable » Houle, proche de Maurice « Mom » Boucher.

M. Cloutier a confirmé cette information, publiée ce matin dans le Journal de Montréal. La transaction a en fait consisté dans un échange de maisons entre les conjointes des deux hommes devant notaire, M. Cloutier obtenant celle du Hells Angels contre sa propre résidence.

Gilles soutient qu'il ne connaissait pas l'homme au début de la transaction, lors de laquelle il a obtenu, en plus, une somme de 105 000 $ en argent comptant pour compenser la valeur moindre de la maison de « Pas fiable ».

Il soutient que c'est seulement quelques jours avant de conclure la transaction qu'il a compris, lors d'une visite au domaine de cette homme à Piémont, qu'il s'agissait d'un motard.

« Je rentre dans le domaine par les portes de garage, explique-t-il, et là, j'aperçois un paquet de bicycles de motards. [...] Je rentre dans la maison, et au-dessus du foyer il y a une photo, puis c'est ce gars qui est venu chez nous quelques jours auparavant, puis c'est marqué motard, en haut, et Nomad numéro 17 »

Il dit qu'après, il a eu peur et il ne voulait plus la vendre « pour ne pas avoir de problème ». Mais Denis Houle l'aurait menacé :

« Il a sorti un gun puis il a dit : ''si tu viens pas chez le notaire, tu vas avoir des problèmes avec nous autres''. J'ai été chez le notaire trois jours après » — Gilles Cloutier.

Denis Houle a été arrêté en 2001 lors de l'opération anti-motards Printemps 2001. Il est toujours emprisonné.

Chevrette veut défendre sa réputation

Au terme du témoignage de Gilles Cloutier, la commission a entendu l'avocat de Guy Chevrette. Me Eric Vallières a demandé à la commission d'accorder le statut de participant à l'ex-ministre péquiste, puis de l'appeler immédiatement à la barre des témoins. La commissaire Charbonneau a pris la première requête en délibéré, lui faisant vavoir qu'il lui était impossible de rendre une décision immédiatement.

Me Vallières a plaidé que l'octroi du statut de participant à son client lui permettrait de contre-interroger Gilles Cloutier, de manière à « rectifier » des allégations qui le concernent. « M. Chevrette était une cible explicite du témoignage de M. Cloutier », a-t-il fait valoir. Il n'a pas caché qu'il entend « attaquer » le témoin, dont la crédibilité, dit-il, est « très faible ».

Me Vallières a aussi plaidé que Guy Chevrette souhaite faire des représentations à la commission avant qu'elle ne rédige son rapport, étant donné qu'il y a un « risque important » que l'ex-ministre soit visé. « Nous pensons qu'il peut contribuer aux travaux de la commission », a-t-il ajouté à l'appui de sa requête.

Concernant la requête pour que Guy Chevrette soit entendu immédiatement, Me Vallières a souligné que les allégations de Gilles Cloutier à son endroit sont « graves », « sérieuses », « fausses », et qu'il serait « complètement inapproprié », voire « inhumain » que la commission attende des mois avant de l'entendre.

La procureure de la commission Erika Porter a mis la commissaire France Charbonneau en garde contre le risque d'agir avec « empressement » dans ce dossier. Elle a souligné que la commission avait déjà perdu deux heures d'audiences avec l'histoire du mensonge de Gilles Cloutier au sujet de la maison de Pointe-au-Pic, et que toute cette affaire éloigne la commission des objectifs de son mandat.

La commissaire France Charbonneau a fait savoir que Guy Chevrette n'aurait pas à attendre des mois avant d'être entendu. Elle a demandé à ce que l'ex-ministre reste à la disposition des enquêteurs de la commission qui voudront le rencontrer. Elle a laissé entendre qu'elle se penchera sur les requêtes de Me Vallières lundi prochain, alors que la commission ne siègera pas en raison d'un congé férié.

Plus tôt dans la journée, la procureure en chef Sonia Lebel a interrogé Gilles Cloutier sous interdit de publication sur le projet Fiche, portant sur la Ville de Boisbriand, Il a ensuite été contre-interrogé par Me Michel Massicotte, l'avocat de Roche, où Gilles Cloutier a été vice-président au développement des affaires de 1995 à 2005.

Turbide ouvre le bal pour Laval

En fin de journée, la Société Radio-Canada a déposé une autre requête portant sur la décision que la commissaire Charbonneaua rendu lundi au sujet du témoignage du directeur général de la Ville de Laval, Gaétan Turbide, qui commencera mercredi matin. La commission a rejetté l'ordonnance de non-publication préventive que demandait le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), mais a convenu d'imposer une telle ordonnance lorsqu'on se rapprochera du procès des accusés de l'opération Honorer.

La société d'État a plaidé qu'il serait très difficile pour les médias de retirer tous les reportages et articles portant sur le témoignage de M. Turbide une fois que cette ordonnance sera décrétée. Son avocate a proposé que les médias s'engagent plutôt à ne pas faire revivre ses reportages le temps venu, par exemple, en s'abstenant de placer des hyperliens permettant aux internautes d'y accéder facilement. Le DPCP a dit qu'il allait chercher à « convenir de quelque chose avec les procureurs des médias concernés ».

Rappelons que Gaétan Turbide a été suspendu de ses fonctions par le conseil municipal de Laval au début du mois. Il doit venir témoigner sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction dans la troisième ville du Québec, et sur l'implication d'élus, dont l'ex-maire Gilles Vaillancourt, et de fonctionnaires. Son témoignage s'annonce rempli de révélations.

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