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Commission: une vidéo d'une soirée de Roche avec des élus du PLQ et de Montréal

01/05/2013 10:04 EDT | Actualisé 01/07/2013 05:12 EDT

MONTRÉAL - La Commission Charbonneau a présenté, mercredi, une vidéo tournée en 2004 lors d'une soirée de la firme de génie-conseil Roche au Stade olympique, où l'on voit l'ex-maire de Montréal, Gérald Tremblay, en compagnie de la haute direction de Roche. Les ex-ministres libéraux Jacques Dupuis, Tony Tomassi et Jean-Marc Fournier y sont aussi présentés au microphone.

De nombreux membres du comité exécutif de la Ville de Montréal y assistaient également, dont le président Frank Zampino, au point où le présentateur, l'ancien joueur de hockey du Canadien Pierre Bouchard, a lancé à la blague: «je ne sais pas s'il reste encore quelqu'un dans la Ville de Montréal».

Le maire Tremblay, Mgr Jean-Claude Turcotte, l'humoriste Yvon Deschamps et l'ancien président de l'Assemblée nationale, Michel Bissonnet, posent ensemble pour des photos aux côtés de dirigeants de Roche, devant une banderole de Roche.

Ces soirées visaient à remercier les clients de Roche, mais aussi à prévoir pour l'avenir, donc à tenter d'aller chercher d'autres mandats chez les donneurs d'ouvrage, a relaté l'ex-organisateur Gilles Cloutier, qui a été vice-président adjoint au développement des affaires chez Roche.

M. Cloutier, qui organisait ces soirées, cherchait à mettre stratégiquement les gens ensemble. Il plaçait par exemple un maire qui attendait une subvention avec le ministre responsable du dossier, a-t-il relaté. Pour faciliter les contacts, d'ailleurs, ceux qui «avaient un poste élevé chez Roche» portaient une fleur à la boutonnière, de façon à pouvoir être reconnus par les clients et donneurs d'ouvrage.

La première de ces soirées fort courues a coûté à Roche 50 000 $, et la dernière, en avril 2004, 140 000 $, a précisé M. Cloutier.

Mais cela rapportait à Roche et à lui-même, en termes de mandats et d'autres contacts et relations d'affaires, a-t-il assuré.

M. Cloutier, qui a travaillé chez Roche de 1995 à 2005, estime que grâce à son travail durant la décennie, Roche a pu entrer dans «162 ou 163 endroits» où, auparavant, la firme n'avait pas de mandats. Roche n'était guère présente à Montréal, Laval et la Rive-Sud auparavant.

Maison louée pour les maires

Pour le développement des affaires de Roche, M. Cloutier a aussi prêté sa maison de 11 chambres et quatre foyers à Pointe-au-Pic à des maires, des conseillers et autres «clients».

De 1998 à 2005, Roche lui louait sa maison du 23 juin au 31 juillet, d'abord 5000 $ par mois, puis 10 000 $ pour y loger ses clients.

M. Cloutier se souvient d'y avoir invité, entre autres, l'ancien ministre péquiste Guy Chevrette, Daniel Brazeau (maire de Chertsey), Marcel Jetté (maire de Sainte-Julienne) et ses conseillers.

La Commission a d'ailleurs présenté une série de photos prises à l'intérieur de la demeure et sur la terrasse, avec vue imprenable.

Document interne

La procureure chef de la commission, Me Sonia LeBel, a aussi déposé un document interne de chez Roche, datant de 1994, qui détaillait l'«approche client» de l'entreprise, la façon d'y faire du développement des affaires.

On y mentionne clairement que les dons aux partis politiques en font partie, de même que les invitations au golf, à la chasse, ainsi que les cadeaux divers aux clients.

Me LeBel en a cité une partie: «Influencer le client sur le processus d'appel d'offres, la grille, les critères d'évaluation des soumissions, les membres du comité d'évaluation, les firmes invitées à soumissionner, etc.». M. Cloutier a confirmé que cela faisait partie de ses tâches sous-entendues.

Legault et Jean Béliveau

Pour illustrer comment une connaissance politique pouvait l'aider parfois à obtenir des informations utiles pour un éventuel contrat, il a cité le cas de François Legault, ex-ministre péquiste et aujourd'hui chef de la Coalition avenir Québec, qui pouvait lui dire «il va y avoir telle chose à Sainte-Julienne». M. Cloutier allait ensuite à la rencontre du maire de Sainte-Julienne, Marcel Jetté.

Il a aussi donné en exemple le cas de l'usine de filtration de Saint-Stanislas-de-Kostka, près de Valleyfield, où Roche a obtenu des contrats, après des démarches particulières de sa part.

M. Cloutier s'est arrangé pour que le maire du village, Maurice Vaudrin, et son petit-fils puissent rencontrer le hockeyeur Jean Béliveau et reçoivent un chandail autographié. Il les a aussi emmenés au Centre Bell, au Salon des anciens.

Le maire de Saint-Stanislas-de-Kostka a été ébahi et il a été ainsi gagné à la cause de Roche. «Je voyais même la larme couler, parce qu'il avait rencontré Jean Béliveau et qu'il lui avait donné un chandail. Moi, je l'avais à cent pour cent, maintenant! Il m'écoutait bien plus que les deux ingénieurs!» a relaté M. Cloutier.

Joint à son domicile, M. Béliveau a dit qu'il connaissait M. Cloutier depuis plusieurs années par le biais d'activités caritatives.

«Je savais qu'il était impliqué en politique, mais je n'aurais jamais pensé que ce que j'ai entendu au cours des derniers jours... Le système qu'ils ont créé, je n'en avais jamais entendu parler», a dit l'ancien joueur de centre du Canadien, aujourd'hui âgé de 81 ans.

«L'affaire du chandail que j'ai présenté, je n'avais aucune idée de ce qu'il y avait en arrière de ça. J'en ai présenté beaucoup de chandails en 60 ans. (...)Je me souviens d'avoir présenté le chandail, mais toute l'histoire de politique qu'il y avait derrière ça, je n'en avais aucune idée», a-t-il ajouté.

Fournier et Chevrette

Par l'entremise d'un autre dirigeant de Roche puis d'un député libéral de la région, M. Cloutier a également pu entrer en contact avec Jean-Marc Founier _ qui était encore ministre libéral, à l'époque. «Il est allé voir Jean-Marc Fournier, puis moi j'ai parlé à Jean-Marc Fournier, puis la subvention est sortie, peut-être cinq ou six mois après. J'ai dit 'Jean-Marc, t'as eu une demande pour une subvention de 8 ou 10 millions $ à Saint-Stanislas-de-Kostka. J'ai dit à Jean-Marc 'fais ton possible pour la sortir le plus tôt possible'», a raconté M. Cloutier.

Finalement, Roche y a eu des mandats, avec une marge de profit de 15 à 18 pour cent, selon son évaluation, dans un projet d'usine de 20 à 22 millions $.

M. Cloutier a donné un troisième exemple, portant cette fois sur une portion de 31 kilomètres d'autoroute dans la région de Saint-Donat, un projet de 21 millions $.

Il avait eu vent que des gens proches de la firme Génivar célébraient déjà au champagne avec le maire de Saint-Donat le fait qu'ils obtiendraient le contrat, et ce, avant même que la Direction régionale du ministère des Transports l'ait décidé.

M. Cloutier a tout raconté au ministre péquiste des Transports de l'époque, Guy Chevrette, qui était outré. Le ministre a décidé de donner le mandat à la Municipalité régionale de comté plutôt qu'au maire de Saint-Donat.

M. Cloutier a relaté que c'est dans ce contexte qu'un ami de Guy Chevrette, Gilles Beaulieu, a exigé de l'argent «pour me faire entrer dans le bureau de Chevrette». Il demandait 100 000 $, une somme que la haute direction de Roche a accepté de verser. Mais il n'a jamais parlé d'argent directement avec Guy Chevrette.

Roche a obtenu le contrat, puisque M. Cloutier connaissait quatre des cinq membres du comité de sélection.

M. Chevrette lui aurait par la suite demandé s'il était possible d'embaucher un ami commun comme entrepreneur, JL Campeau, a-t-il raconté.

«Il a fait de la magouille, le ministre, puis moi, puis Beaulieu. Il y avait deux magouilles, une plus au nord, une plus au sud. J'ai fait de la collusion, j'ai fait de la corruption, je me suis servi du ministre. Il y avait deux magouilles», a avoué M. Cloutier.

Il a finalement quitté Roche pour Dessau, à la fin de 2005. Il ne s'entendait pas avec France Michaud, la directrice du bureau. Il a négocié un salaire à la hausse, 130 000 $, sans compter un compte de dépenses de 1000 $ par semaine.

Il ne s'en cache pas, chez Roche, il pouvait gagner 300 000 $ ou 400 000 $ par année «et j'ai fait beaucoup d'argent dans le déneigement» aussi.

Son témoignage se poursuit jeudi.

Dans un communiqué publiée mercredi soir par son avocat, Eric Vallières, M. Chevrette, a opposé un démenti formel aux allégations de M. Cloutier.

«Les affirmations de l'ancien vice-président de la firme Roche à mon égard sont totalement fausses et diffamatoires. Je souhaite être entendu par la commission le plus rapidement possible afin de pouvoir rétablir la vérité et contrecarrer cette atteinte à ma réputation», a-t-il déclaré, ajoutant que la Commission Charbonneau avait déjà accepté de le recevoir à une date devant encore être déterminée pour qu'il puisse présenter sa version des faits.

D'ici-là, il n'entend faire aucun autre commentaire, «par respect pour les travaux de la commission».

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