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Pensionnats autochtones : survivants #44, #58, #99...

25/04/2013 07:18 EDT | Actualisé 25/06/2013 05:12 EDT

Un texte de Lili Boisvert

Dans les couloirs de la Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones, quatre Amérindiens replongent dans leur lourd passé, où ils n'étaient parfois qu'un numéro, pour raconter leur enfance et les contrecoups de la colonisation sur leur vie.

Un récit de Lili Boisvert.

NOM : Lucie, « no 99 »

NATIONALITÉ : Atikamekw

DÉPART AU PENSIONNAT : à 6 ans, en 1958

« On partait de nuit, en train. Ça pleurait beaucoup. On savait, quelque part en dedans de nous, qu'on était en train de vivre un grand bouleversement », explique Lucie, se remémorant son départ pour le pensionnat d'Amos.

Déportée, coupée de sa famille, Lucie a passé « une première année d'enfer » au pensionnat. « C'était très dur physiquement et moralement », s'attriste-t-elle encore aujourd'hui. De petite fille grassette habituée à la liberté, elle est devenue une enfant maigre et formatée pour l'obéissance. Elle a appris à dormir enfermée dans des placards à balais, en punition. Traitée de « sauvage » par les sœurs, forcée à oublier sa langue maternelle, Lucie a connu le mépris de sa culture pendant ses années de pensionnaire, mais aussi la violence physique. Et la violence sexuelle.

Au pensionnat, raconte Lucie, lors du passage obligé au confessionnal, les filles n'allaient pas s'installer dans la cabine à côté de celle du curé. L'homme de foi les faisait rentrer avec lui, dans son petit cubicule. Il les plaçait entre ses jambes. Les fillettes ainsi à sa merci, il glissait les mains sous leurs vêtements et abusait d'elles.

Un jour, Lucie en a eu assez. Écoeurée, elle a repoussé le curé de toutes ses forces. « Ça a bardassé! Big! Bang! J'ai ouvert la porte et je suis partie à courir. » Les autres fillettes qui attendaient leur tour en rang pour se confesser se sont mises à courir avec elle et elles ont fui la chapelle. Mais au détour d'un corridor, des sœurs leur ont bloqué le passage. Les religieuses les ont renvoyées au curé. Pourtant, elles savaient ce que le prêtre faisait, assure Lucie. « On ne pouvait même pas se fier sur les sœurs pour nous protéger des prêtres. »

Aujourd'hui, Lucie est interprète judiciaire. Elle traduit pour le gouvernement des documents en atikamekw. Cette langue-là même que le gouvernement voulait qu'elle cesse de parler.

NOM : Samuel, « no 58 »

NATIONALITÉ : Cri

DÉPART AU PENSIONNAT : à 9 ans, en 1956

« Des fois, quand j'y pense, ça me prend comme un hoquet. Je me mets à pleurer sans pouvoir le contrôler. »

Le pensionnaire no 58 de Shingwauk, en Ontario, parle rarement de sa vie au pensionnat. Le souvenir des atrocités qu'il a connues là-bas coupe fréquemment sa très douce voix lorsqu'il raconte son histoire.

« On était tout le temps punis et on ne savait pas pourquoi », amorce tout de même Samuel après un long silence. Les frères lui donnaient tout le temps la fessée, lui frappaient les avant-bras ou la tête, se souvient-il. Et la plupart du temps, parce qu'il avait de la difficulté à comprendre l'anglais, il ignorait pourquoi.

Samuel se rappelle aussi que les pensionnaires avaient tout le temps faim. Ses amis et lui avaient alors fabriqué des arcs et des flèches. Ils s'en servaient pour tuer des oiseaux qu'ils faisaient ensuite griller sur un petit feu, cachés derrière des buissons. Ou ils allaient au poulailler abattre des poules. Mais les frères comptaient les volailles et lorsqu'il en manquait, ils punissaient les garçons. Tous les garçons, à titre exemplaire.

Un jour, un surveillant a fait venir Samuel dans son bureau. Le pensionnaire avait souvent déjà été victime d'agressions sexuelles de la part de surveillants derrière des portes closes. Mais cette fois-là, dans le bureau, il y avait une jeune amérindienne qui était là et qui pleurait. Le surveillant a regardé Samuel et lui a annoncé qu'aujourd'hui, il allait « lui apprendre comment on fait l'amour ». Indifférent à leurs larmes à tous les deux, il a forcé les jeunes Amérindiens à avoir une relation sexuelle.

Le désespoir. La tristesse. Samuel en a un souvenir très vif. L'enfant qu'il était ne souhaitait qu'une seule chose à l'époque : rentrer chez lui. Si bien que lorsqu'il a en a eu la chance, il s'est enfui du pensionnat. Il s'est engouffré dans la forêt. Il y est resté seul pendant trois jours avant d'être retrouvé par les frères et d'être ramené à l'école. À son retour, il a été battu.

Au bout de sept ans de pensionnat, Samuel a été transporté dans un hôpital de Toronto. Né avec une jambe plus courte que l'autre, le pensionnaire no. 58 a appris qu'il devait subir une opération. Les frères en avaient décidé ainsi. Mais l'opération qu'il a subie a finalement aggravé sa situation et le pensionnaire estropié est finalement rentré chez lui, dans son village à Mistissini.

NOM : Gabriel

NATIONALITÉ : Cri

38 ans, fils de deux anciens pensionnaires

La mère de Gabriel est comme une pomme. « Rouge à l'extérieur, mais blanche à l'intérieur. » Elle est le produit du pensionnat de Fort George.

« Ma mère est très confuse dans son identité. Elle a été colonisée et elle n'a pas pu faire ensuite le processus de décolonisation », expose Gabriel, très lucide.

Lorsqu'il était jeune, il a toujours senti ce « clash » chez ses parents entre la culture blanche et la culture autochtone. Ses parents, par exemple, ne voulaient pas utiliser de la sauge et ils ne voulaient pas aller aux pow-wow, le grand rassemblement, parce que c'était « diabolique », disaient-ils. « Parfois, ils disaient qu'il fallait brûler nos tambours. Je me disais, oh wow! Qu'est-ce qui est arrivé à mes parents? »

À cette époque, les gens ne parlaient pas des pensionnats. Mais tout au long de son enfance, Gabriel sentait que quelque chose n'allait pas. « Il y avait toujours beaucoup d'alcoolisme et beaucoup de disputes. Je ne comprenais pas d'où ça venait. Je me demandais pourquoi mon père était tout le temps en colère, pourquoi ma mère était tout le temps en colère. J'étais très négligé. Mes parents ne savaient pas comment élever des enfants. »

Jeune adulte, Gabriel a appris l'existence des pensionnats. Après cette prise de conscience, le jeune homme avoue qu'il était en colère contre les Blancs pour ce qu'il observait dans sa communauté. « Je généralisais. Je disais : c'est de votre faute à vous, les Blancs, si nous sommes comme ça. C'est vous qui nous avez fait ça. »

Aujourd'hui travailleur social, Gabriel explique que pour se réconcilier avec son passé, il a préféré se tourner vers le chaman de sa tribu plutôt que vers un psychologue. « J'avais besoin de comprendre qui j'étais et j'avais besoin de renouer avec cet aspect de mon identité », dit-il.

Impliqué dans le mouvement Idle No More, Gabriel croit aujourd'hui que les communautés autochtones partout au Canada doivent s'entraider et travailler de concert pour régler les problèmes hérités du passé des pensionnats, pour le bien des générations futures.

Nom : Richard, « no 44 »

Nationalité : « Algonquin selon l'anthropologie, mais moi, je dis Anishinabe »

Départ au pensionnat : à 6 ans, en 1955

La partie « vérité » de la Commission de vérité et réconciliation, Richard la saisit bien. Cela fait longtemps qu'il veut parler de ce qu'il a connu et de ce qu'il a vu au pensionnat, même si au début, il rencontrait beaucoup de résistance. « Les gens me disaient : ce n'est pas vrai, ça ne se peut pas que ce soit arrivé comme ça », dit-il.

La vérité, il veut qu'elle soit connue.

Mais l'aspect « réconciliation » de la commission, l'ex-pensionnaire au franc-parler avoue sans détour qu'il ne la comprend pas. Il se trouve dépourvu devant ce concept qui n'existe pas dans sa langue, dit-il. « On m'a demandé à l'ouverture de la commission de poser un geste de réconciliation... Mais je n'ai pas su quoi faire. »

Après plusieurs années passées dans un pensionnat, Richard a été embauché par le ministère des Affaires indiennes - devenu Affaires autochtones et Développement du Nord Canada. L'un de ses premiers emplois consistait à se rendre dans les réserves amérindiennes et à faire signer aux parents autochtones les formulaires nécessaires pour qu'ils cèdent à la reine leurs droits sur leurs enfants afin qu'ils soient envoyés au pensionnat.

« C'est là où j'ai eu mon Waterloo », se souvient Richard. Après avoir traduit au chef d'une tribu, ahuri, les formulaires du gouvernement, Richard a compris qu'il ne pouvait pas faire ce travail et qu'il fallait cesser d'envoyer de petits autochtones dans les pensionnats que lui-même avait fréquentés.

Richard croit que l'harmonie entre la société autochtone et la société canadienne est possible, mais il pense qu'elle n'est pas pour tout de suite. « J'y crois, mais je ne pense pas que ça va arriver de mon vivant. En attendant, il faut continuer à faire ce que l'on fait là, il faut continuer à en parler, parfois avec des mots crus », conclut-il. 

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