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L'histoire complexe d'al-Qaïda en Iran mis en lumière par le complot présumé

23/04/2013 05:03 EDT | Actualisé 23/06/2013 05:12 EDT

Les autorités canadiennes soutiennent que des éléments d'al-Qaïda en Iran ont commandité un présumé complot visant un train de passagers de Via Rail dans la région de Toronto. L'Iran nie avoir quoi que ce soit à voir avec les deux suspects qui ont été appréhendés en lien avec cette affaire.

Reste que cet événement met en relief la relation tumultueuse qu'entretient l'Iran avec le réseau terroriste, de l'hostilité aux alliances ponctuelles en passant par l'ouverture de Téhéran à assister Washington dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001.

Voici quelques rappels géopolitiques:

Q: Est-ce que l'Iran et al-Qaïda sont des alliés?

R: Leurs relations ont toujours été tendues. Téhéran a des différends de taille avec al-Qaïda sur plusieurs plans, principalement en ce qui a trait à la question confessionnelle: l'Iran est à majorité chiite, tandis que le groupe terroriste est exclusivement, ou presque, dirigé par des sunnites. Certains militants tenants de la ligne dure qui soutiennent al-Qaïda considèrent les musulmans chiites comme des hérétiques et estiment que les ambitions de l'Iran à l'échelle régionale représentent une menace encore plus grande que l'Occident.

Les insurgés sunnites en Irak ont perpétré de nombreux attentats à la voiture piégée et attentats suicide contre des cibles chiites, faisant des milliers de victimes depuis 2003. En janvier 2011, la succursale d'al-Qaïda au Yémen avait déclaré la «guerre sainte» contre les rebelles chiites qu'ils soupçonnaient de soutenir Téhéran. L'Iran s'est également attiré les foudres du réseau terroriste pour avoir appuyé les rebelles syriens cherchant à renverser le régime de Bachar al-Assad, l'un des principaux alliés régionaux de Téhéran.

Avant le 11-Septembre, l'Iran était encore plus critique que les pays occidentaux à l'égard des talibans. En 1998, huit diplomates iraniens ont été tués lorsque les talibans ont assiégé la ville de Mazar-i-Sharif, dans le nord de l'Afghanistan. Selon Amnistie internationale, les combattants talibans ont fait irruption au consulat iranien dans le cadre d'une purge anti-chiite. Un document écrit d'al-Qaïda daté de juin 2009 — probablement destiné à Oussama ben Laden — qualifie les membres du gouvernement iranien de «criminels» et fustige ses politiques opaques et imprévisibles.

Q: Comment des membres d'al-Qaïda se sont-ils retrouvés en Iran?

R: Après l'opération militaire menée par les États-Unis contre les talibans à la fin 2001, une flopée de combattants d'al-Qaïda, de leaders ainsi que certains membres de la famille d'Oussama ben Laden ont fui l'Afghanistan pour se rendre en Iran. Téhéran a procédé à des arrestations et à des assignations à résidence, mais a refusé de les livrer à des alliés des États-Unis, comme l'Arabie saoudite, de peur que ces combattants ne soient extradés et soumis à des interrogatoires menés par Washington.

Les dirigeants politiques iraniens croyaient que le fait de détenir des membres de la famille d'Oussama ben Laden et des leaders d'al-Qaïda pouvait protéger l'Iran d'éventuelles attaques anti-chiites. Ce précieux butin était également considéré par les autorités iraniennes comme un atout dans les négociations entre l'Occident et Téhéran. Car si la République iranienne se réjouissait de la chute des talibans, elle craignait néanmoins les troupes américaines stationnées de l'autre côté de la frontière.

Q: Qui faisait partie des membres de premier plan d'al-Qaïda en Iran?

R: Le stratège militaire Saïf al-Adel est demeuré en sol iranien pendant des années avec sa famille. Il était sous haute surveillance, mais apparemment, il aurait obtenu des permissions spéciales. Il a notamment pu effectuer des voyages à l'étranger et maintenir certains contacts, le tout dans le cadre d'une entente conclue en 2010. Cet accord entourait la libération d'un diplomate iranien maintenu en captivité dans les zones tribales du Pakistan, où al-Qaïda exerce toujours une influence de taille.

On ignore s'il se trouve encore en Iran; il pourrait se trouver au Pakistan. À quelques reprises, des informations ont circulé à l'effet qu'il aurait été tué, mais rien n'est moins sûr. Saïf al-Adel, d'origine égyptienne, aurait participé aux attentats perpétrés en 1998 contre des ambassades des États-Unis en Afrique et il est l'un des criminels les plus recherchés par le FBI.

Un autre important dirigeant d'al-Qaïda, Sulaiman Abu Gaith — le beau-fils d'Oussama ben Laden — a vécu en Iran pendant environ une décennie, selon les enquêteurs américains. Sulaiman Abu Gaith, un Koweïtien déchu de sa citoyenneté, a été capturé par le FBI en Jordanie au mois de février. Il pourrait être le plus haut responsable du réseau terroriste à être traduit en justice en sol américain depuis le 11-Septembre.

Sulaiman Abu Gaith a agi à titre de porte-parole d'al-Qaïda lors d'une activité de financement qui s'est tenue avant que les hauts gradés talibans ne s'exilent. Selon des spécialistes, il aurait continué à travailler pour le compte de Téhéran. Tout comme Saïf al-Adel, et en vertu de la même entente entourant le diplomate iranien enlevé, il aurait lui aussi obtenu la permission de voyager à l'étranger.

Q: Est-ce que des collaborateurs d'al-Qaïda en Iran pourraient avoir joué un rôle dans un complot en Occident à l'insu de Téhéran?

R: L'Iran a toujours surveillé de très près tous les acteurs du réseau terroriste qui se trouvent à l'intérieur de ses frontières. Les services de renseignement iraniens avaient accès à toutes leurs communications.

Le relâchement apparent des restrictions à la suite de la libération du diplomate iranien soulève toutefois de nouvelles interrogations. On peut entre autres se demander comment les autorités arrivaient à garder un oeil sur les contacts que pouvaient avoir les membres du réseau dans des pays comme le Pakistan et l'Irak.

Par ailleurs, l'attention des responsables iraniens est de plus en plus tournée vers les difficultés économiques du pays, à qui la communauté internationale a imposé des sanctions en raison de ses velléités nucléaires. La surveillance des éléments d'al-Qaïda pourrait ainsi être considérée comme un dossier moins prioritaire.

Q: Est-ce que Téhéran a aidé l'Occident dans sa traque aux fugitifs d'al-Qaïda?

R: Jusqu'à un certain point, oui. En 2003, l'Iran a fourni au Conseil de sécurité de l'ONU les noms de 225 membres présumés d'al-Qaïda illégalement entrés au pays, puis déportés dans leur pays d'origine au Moyen-Orient, en Europe et en Afrique. Avant cela, Téhéran avait identifié des centaines d'Arabes qui avaient traversé la frontière irano-afghane. La majorité d'entre eux avait été expulsée, mais avant de les chasser, l'Iran avait fait des copies de près de 300 passeports et d'autres documents dans un effort visant vraisemblablement à aider les autorités américaines à localiser des cellules d'al-Qaïda après le 11-Septembre. Mais en 2002, après s'être retrouvé sur la liste de l'«axe du mal» élaborée par l'administration de George W. Bush, l'Iran a retiré son offre de collaboration.

Q: Qu'en est-il des membres de la famille d'Oussama ben Laden en Iran?

R: L'une des épouses du défunt chef terroriste, ainsi que plusieurs de ses enfants et de ses petits-enfants, se trouvent toujours en Iran. Au début 2010, l'une des filles d'Oussama ben Laden, Iman, a réussi à s'enfuir d'une résidence en Iran pour trouver refuge à l'ambassade saoudienne de Téhéran. Elle a éventuellement obtenu la permission de quitter le pays pour s'installer en Syrie.

Au cours de la même année, l'un des fils d'Oussama ben Laden, Khalid, a fait parvenir une lettre au guide suprême de la République iranienne, l'ayatollah Ali Khamenei, plaidant que les membres de sa famille étaient maltraités, «battus et forcés de garder le silence». Khalid fait partie de ceux qui ont été tués lors du raid mené par les forces spéciales américaines à la résidence pakistanaise où se terrait son père.

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