NOUVELLES

<em>La&nbsp;Presse+</em>&nbsp;: un pari audacieux

18/04/2013 10:17 EDT | Actualisé 18/06/2013 05:12 EDT

Un texte de Anne-Marie Lecomte

Les lecteurs de journaux qui se noircissent les doigts en feuilletant un journal sont une espèce en voie de disparition et, face à cette réalité, La Presse tente le tout pour le tout en lançant aujourd'hui une édition numérique entièrement conçue pour l'iPad2 (uniquement, pour le moment): La Presse+.

Le groupe Gesca offre gratuitement à son lectorat de s'abonner à un journal dont on tourne les pages à l'écran sur une tablette; un pari audacieux et risqué qui ne passe pas inaperçu dans le marché - oh combien fragilisé- de la presse écrite, à l'ère où le numérique n'est plus l'avenir, il est le présent.

La direction de Gesca a consacré près de trois ans de recherche et 40 millions de dollars pour élaborer un modèle d'affaires qui est« en rupture avec le modèle qu'on a connu », estime Marc-François Bernier, professeur de communication à l'Université d'Ottawa. Une rupture, car on « donne » de l'information à des gens qui, autrefois, étaient prêts à l'acheter. « Moi, par exemple, je suis un abonné de La Presse et tout d'un coup, Gesca me dit qu'il n'a plus besoin de mon argent, c'est curieux! », commente ce professeur qui affirme que, ce modèle d'affaires étonne experts et observateurs de la scène médiatique. 

Jacques Nantel, professeur titulaire en marketing à HEC Montréal, salue la témérité de Gesca. « C'est le seul média d'envergure qui a décidé de s'orienter résolument vers une nouvelle plate-forme, explique-t-il, en faisant référence au marché canadien. D'après M. Nantel, La Presse s'engage sur cette avenue pour deux raisons:

  • elle n'a pas le choix, considérant la désaffection des lecteurs pour le papier, particulièrement chez les jeunes;
  • elle fait face à des coûts de livraison énormes.

D'ici cinq ans, le journal papier pourrait être chose du passé avec une information centrée, concentrée et développée entièrement pour l'écran. Reste toutefois la nécessité, incontournable, d'être rentable.

L'information a un prix

Aux États-Unis, le New York Times a pris le virage du numérique (mais pas spécifiquement pour tablette tactile). Offerte gratuitement au départ, tout comme La Presse+, la version numérique du New York Times n'est accessible, depuis deux ans, qu'en échange d'un abonnement payant. Ce qu'a semé le New York Times a porté ses fruits: après des années de disette, le respecté quotidien est redevenu rentable en 2012, voyant ses revenus nets atteindre 177 millions de dollars contre 59 millions de dollars à l'année précédente.

En 2012, pour la première fois de son histoire le journal new-yorkais a tiré plus de revenus des abonnements que de la publicité.

Au Québec, Le Devoir, par exemple, a opté pour ce principe dit de « mur payant ». Le Journal de Montréal a également développé une formule en ce sens. En France, le site d'information indépendant Mediapart, lancé en mars 2008, peut être obtenu moyennant un abonnement mensuel de 9 euros. Rue 89 fonctionne de manière analogue, mais on le dit moins profitable que Mediapart, ce média d'investigation qui a joué un rôle capital dans la divulgation de ce qu'il est convenu d'appeler « l'affaire Cahuzac ».

Se reposer tout entier sur les revenus publicitaires

En étant gratuite, la survie de La Presse+ dépend des revenus publicitaires. Un pari audacieux d'autant plus que, selon Jean-François Renaud, associé fondateur de ADVISO, La Presse surestime les revenus publicitaires qu'elle récoltera. ADVISO, est une agence de publicité qui fonctionne depuis 10 ans en ne faisant jamais de « placement média traditionnel », seulement du numérique.

Pour Adviso, La Presse crée un casse-tête en obligeant les annonceurs et les concepteurs à se conformer à des formats nouveaux de publicité. Des espaces et des concepts publicitaires qui, de plus, sont vendus trois fois plus cher que ce qui prévaut sur le marché, selon l'évaluation qu'en fait M. Renaud.

Le professeur Jacques Nantel, lui, est confiant quant au succès de l'aventure de La Presse+. Cet observateur de l'univers conjugué du marketing et des médias s'amuse de la résistance des agences de publicité devant un « nouveau modèle ».

« Les agences de publicité aiment bousculer les consommateurs pour mieux attirer leur attention. Elles n'aiment pas, en retour, se faire bousculer », affirme Jacques Nantel.

Les annonceurs, en revanche, veulent depuis toujours des outils plus précis pour mesurer le retour sur le capital investi. Et, de l'avis de Jacques Nantel, La Presse+ permettra de le mesurer plus précisément. Avec un journal papier, tu ne peux savoir à quelles annonces le lecteur s'est arrêté, explique le professeur de HEC Montréal en substance. Mais, quand ce même lecteur clique sur une publicité dans La Presse+, son intérêt pour le produit ou le service annoncé est manifeste et repérable.

Avec les informations de Vincent Maisonneuve

PLUS:rc