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« Un jour, justice sera rendue ».

12/04/2013 03:16 EDT | Actualisé 11/06/2013 05:12 EDT

Un texte de Bernard Leduc

Alors que la commission Charbonneau se prépare à entendre le maire déchu et son ancien bras droit Frank Zampino au terme d'un crescendo d'allégations et de démentis, la question s'impose : qu'a su le maire Gérald Tremblay, qu'a-t-il vu ?

Un texte de Bernard Leduc

« La vérité, je l'ai transmise à la commission Charbonneau », a-t-il dit lors de sa démission, et l'on devrait donc avoir cette vérité sous peu. Mais un mot plus qu'un autre a résonné ce jour-là dans l'enceinte de l'hôtel de ville : trahison.

« J'ai fait confiance à mes élus et à la fonction publique », confiait aux Montréalais cet homme qui quittait le pouvoir dans l'opprobre : « On a trahi ma confiance, j'en assume l'entière responsabilité. »

Alors, qui ?

Avant même les allégations faites devant la commission Charbonneau, un homme avait décrit, en 2009, l'essentiel de ce qui gangrène la vie politique municipale : Benoît Labonté. Contraint en pleine campagne électorale de reconnaître ses relations avec Tony Accurso, celui qui était alors le bras droit de Louise Harel démissionne, victime, selon ses propres mots, d'un « assassinat politique ».

Son testament politique, en forme d'aveux sur les ondes de Radio-Canada, ébranle la classe politique : le financement populaire au municipal et au provincial est « une fiction », l'attribution des contrats de la Ville de Montréal relève d'un « système mafieux ».

L'air, depuis, nous est connu, mais aussi désormais ce nom, entendu alors pour la première fois : Bernard Trépanier. Embauché en 2004 comme grand argentier par Union Montréal, renvoyé en 2006 par volonté expresse de Gérald Tremblay dans des circonstances encore à éclaircir, il y poursuit néanmoins ses activités de sollicitation jusqu'en 2009 au vu et au su de tous, y compris, soutient-il, du maire.

Le nom de Bernard Trépanier sera par la suite prononcé devant la commission Charbonneau par Martin Dumont, dont le témoignage, incidemment, précipite la chute du maire, puis reviendra avec une régularité de métronome dans la bouche de hauts dirigeants de firmes de génie-conseil. Et, presque chaque fois, accompagné d'un autre nom, celui de Frank Zampino, ex-président du comité exécutif de la Ville et bras droit du maire déchu.

De tous ces hauts dirigeants, retenons Rosaire Sauriol, vice-président démissionnaire de Dessau. Car s'il admet avoir, comme les autres firmes collusionnaires, financé Union Montréal en échange de contrats publics dans les années 2000, il a surtout été, de tous ces géants du génie québécois venus témoigner, l'homme ayant été le plus proche du président du comité exécutif de Montréal jusqu'à sa démission soudaine en mai 2008.

Les agendas électroniques des deux hommes l'attestent, tout comme leur présence commune sur le désormais célèbre Touch de Tony Accurso, en février 2007 et 2008. C'est par ailleurs chez Dessau que travaillait Frank Zampino lorsque le scandale de ce séjour l'atteint en avril 2009.

L'ex-numéro deux de Dessau retient de sa proximité avec l'ex-président du comité exécutif ce constat sans appel : « à mon avis, monsieur Tremblay n'était pas au fait de ce qui se passait dans les contrats de la Ville. [...] En réalité, ce n'était pas lui qui gérait. C'était monsieur Zampino ».

Que faisait sur le yacht Touch « l'homme le plus puissant de Montréal », selon les mots mêmes de M. Sauriol, en compagnie des représentants des deux firmes ayant raflé le lucratif contrat des compteurs d'eau? C'est l'ex-maire, de fait, qui apportera une partie de la réponse, puisqu'en septembre 2009, fort du rapport du vérificateur général de la Ville, il  annule le contrat de quelque 356 millions de dollars. Mais le fond de l'histoire demeure opaque...

Qui savait quoi ? La collusion en 17 citations</p>
                        
                                
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Léger le naïf, Pourreaux rebelle malgré lui

Que savait le maire, qu'a-t-il su, trop tard? Au moment de remettre sa démission, au lendemain du dévoilement du rapport, le directeur général de la Ville, Claude Léger, a ces mots, qu'il  rapporte à la commission: « Écoutez, Monsieur le Maire, vous puis moi, on a le même problème. Vous avez fait confiance à monsieur Zampino, c'était votre bras droit. Moi, je lui ai fait confiance, c'était mon patron ».

Si le maire a été un temps dupe, il n'a en effet pas été le seul. Victime de pressions de M. Zampino dans le dossier de Faubourg Contrecoeur, incité par ce dernier - avec un succès mitigé - à avaliser ses choix pour des comités de sélection, l'ex-directeur général regrette, mais trop tard.

Car, au moment des faits, celui qui admet avoir été « naïf » n'ose pas tirer de conclusions et n'en dit rien au maire.

Numéro un des fonctionnaires, mais bon soldat, Claude Léger s'en est tenu jusqu'à la fin à la directive du maire Tremblay : « Monsieur Léger, moi je m'occupe du quoi, puis pour le comment allez voir monsieur Zampino ».

Rebelle à son insu,Serge Pourreaux en paiera le fort prix.

Devant la commission Charbonneau, l'ex-directeur de l'approvisionnement de la Ville de Montréal a soutenu que sa stratégie, élaborée avec minutie, pour ouvrir à la concurrence le marché des travaux publics et faire ainsi baisser les coûts, a été tuée dans l'œuf par Frank Zampino.

Entre la fin de 2005 et le début de 2006, seront ainsi tassés en quelques semaines Serge Pourreaux, son patron Guy Hébert et le directeur général Robert Abdallah ( à qui succédera Léger), qui voit incidemment sa réputation, salie par Lino Zambito, quelque peu rétablie par ce témoignage.

Y a-t-il un marionnettiste dans la salle ?

Frank Zampino est-il vraiment celui qui a tiré les ficelles d'un système de collusion bien rôdé, appuyé de Bernard Trépanier, comme l'ont dit tour à tour Michel Lalonde de Génius, Yves Cadotte de SNC-Lavalin, François Perreault de Genivar, et Rosaire Sauriol de Dessau?

Bernard Trépanier le nie fermement et donne, de son propre rôle, une version des faits qui laisse pour le moins perplexe : la collusion, en résumé, aurait été faite gratis, sans ristourne aucune des firmes sur les contrats qui lui achetaient cependant « des tables » à coups de dizaines de milliers de dollars.

L'ex-directeur du financement d'Union Montréal a cependant bien dû reconnaître, mis devant les preuves fournies par Dessau à la demande de la commission, avoir touché 900 000 $ en honoraires de cette firme entre 2002 et 2010.

Et si Bernard Trépanier explique alors avoir aidé Dessau à obtenir des contrats auprès d'Aéroports de Montréal, Dessau, elle, tombe des nues et accepte la démission opportune de Rosaire Sauriol.

Tant que l'ex-maire et son ancien bras droit n'auront pas été entendus, le puzzle de Montréal demeura incomplet. Y a-t-il vraiment eu trahison? Par qui?

Une allégation, stupéfiante,entendue cet automne à la commission, et jusqu'ici jamais corroborée, attend toujours, incidemment, confirmation.

Selon Elio Pagliarulo, qui se présente comme un ancien ami, confident et partenaire d'affaires de Paolo Catania, Frank Zampino a reçu un pot-de-vin de 555 000 $ du patron de Frank Catania et associés en lien avec le projet Faubourg Contrecoeur pour lequel les deux hommes sont accusés de fraude, d'abus de confiance et de complot.

L'ex-président du comité exécutif de la Ville de Montréal a vite démenti cette allégation.

Il demeure que, lors de l'arrestation de Frank Zampino par l'UPAC, en mai 2012, en compagnie de Paolo Catania, Bernard Trépanier et Martial Fillion (ex-patron de la SHDM), l'inspecteur Denis Morin de la SQ affirmait ceci :

Or ici, l'ombre de la mafia plane...car selon Elio Pagliarulo, les Catania étaient proches du clan Rizzuto.

Et si le groupe Catania a lui aussi démenti les allégations à son endroit, la preuve vidéo de l'opération antimafia Colisée, elle, est formelle sur un point : Frank Catania fréquentait bel et bien Nicolo Rizzuto senior au café Consenza.

Qui se souvient de Pacifique Pax Plante ?

Alors que l'attention publique est tournée vers le témoignage prochain de Gérald Tremblay et de son ancien bras droit Frank Zampino devant la commission Charbonneau, qui se souvient de Pax Plante?

Rappelons-nous, c'est la fin des années 40 : limogé de son poste de chef de l'escouade de la moralité, ce policier s'entête malgré tout à poursuivre sa lutte contre le crime organisé qui gangrène la Ville. Une soixantaine d'articles paraissent alors dans les pages du Devoir pour dénoncer la tolérance de la police et de l'administration municipale face au jeu illégal et à la prostitution.

Son action, appuyée notamment par un jeune avocat plein d'avenir, Jean Drapeau, force la tenue de l'enquête Caron dont le rapport de 1954 blâme une vingtaine de policiers, dont le chef de police de l'époque, et éclabousse l'administration municipale.

La lutte n'a pas été vaine, mais Pax en paye le prix : il meurt, traqué, en exil au Mexique en 1976. Au même moment, à Montréal, un nouveau grand ménage est en cours avec la Commission d'enquête sur le crime organisé (CECO).

Montréal n'a jamais eu les mains propres, pour ainsi dire, la lutte contre la corruption et la collusion y est un éternel recommencement. Encore faut-il savoir contre quoi on lutte.

« Un jour », a dit le maire Tremblay au moment de quitter, « justice sera rendue »...

Un texte de Bernard Leduc

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