MONTRÉAL - À l'optimisme prudent du milieu scolaire et à la levée de boucliers des associations de CPE succède l'inquiétude des chercheurs universitaires en ce qui a trait à l'implantation de la maternelle quatre ans à temps plein en milieu défavorisé.

En septembre, aux quatre coins du Québec, ils devraient être environ 1200 bouts de chou de quatre ans à franchir les portes d'une école pour y passer la journée entière en compagnie de 14 à 17 autres camarades de classe et d'un enseignant. Ce qui se déroulera entre les murs de ces salles de classe préoccupe des observateurs du milieu de la petite enfance, dont certains se réuniront vendredi et samedi au Rendez-vous CSQ de la petite enfance, à Longueuil.

Tandis que professeurs, penseurs et éducateurs se demandent si la qualité des services sera au rendez-vous et si la mesure aura l'effet escompté — prévenir le décrochage scolaire —, d'autres craignent carrément un effet de ghettoïsation.

«Malgré toute la bonne volonté des enseignantes qui interviendront dans les classes de maternelle quatre ans, sans des locaux appropriés, sans une réduction du ratio actuel, sans une formation initiale suffisante (...), il y a lieu de s'interroger sur les résultats qui pourront être obtenus par cette mesure déployée par le gouvernement», ont écrit dans une lettre 17 chercheurs issus de huit universités, dont Nathalie Bigras, professeure titulaire au département de didactique de l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

Ces craintes sont largement partagées par Louise Valiquette, directrice générale d'un Centre de la petite enfance (CPE) qui dessert majoritairement une clientèle issue de familles défavorisées à Gatineau. Elle se demande surtout comment une enseignante parviendra à gérer à elle seule entre 15 et 18 enfants provenant de milieux socioéconomiques moins privilégiés — des petits qui débarquent parfois avec des bagages d'expériences déconcertantes.

«Je ne peux pas imaginer que ça puisse fonctionner», tranche Mme Valiquette, qui compte une trentaine d'années d'expérience en service de garde.

Dans l'établissement qu'elle gère, l'Arche des petits, deux éducatrices et une aide-éducatrice sont nécessaires à l'encadrement d'un groupe de 18 enfants, illustre-t-elle, faisant remarquer au passage que la formation d'une éducatrice n'est pas la même que celle d'une enseignante qui se destine à l'enseignement préscolaire et primaire.

Il s'agit là d'une réelle problématique, relève Nathalie Bigras. «Ce qu'on retrouve dans les formations universitaires, c'est entre quatre et 12 crédits (sur 120) qui sont consacrés à l'éducation préscolaire. (...) Là-dedans, ils voient la gestion des groupes, le programme, les fondements, mais ils n'ont pas le temps de voir les besoins développementaux des enfants de cinq ans, encore moins des enfants de quatre ans», relate-t-elle.

Le 14 mars dernier, en déposant son projet de loi, la ministre de l'Éducation, Marie Malavoy, a déclaré que la mesure constituait «un nouveau pilier de la lutte contre le décrochage scolaire, en faisant en sorte que l'élève puisse conserver le goût d'apprendre toute sa vie».

Mais si les conditions gagnantes ne sont pas réunies, comme le redoutent les 17 signataires de la lettre «De quoi les enfants de quatre ans ont-ils besoin?», la mesure pourrait bien avoir l'effet inverse.

«On a peur que ça les place en situation d'échec dès le départ si les conditions ne sont pas favorables. Que ce soit trop difficile et trop exigeant pour eux. Ce qu'on aurait préféré, c'est qu'il (le gouvernement) donne des conditions aux services de garde ou qu'ils les contraignent à trouver des moyens pour accueillir ces populations-là», expose Mme Bigras.

Et c'est sans compter que «ces populations-là» formeront des groupes extrêmement homogènes, situation qu'a vivement dénoncée l'ancien député péquiste Camil Bouchard lors de son passage à l'émission Bazzo.tv.

«Si la ministre persiste à cibler les enfants des familles les plus défavorisées dans ces milieux défavorisés et à exclure les enfants des milieux les plus aisés qui vivent dans ces milieux-là aussi (...), elle va créer des ghettos, elle va créer des ghettos d'enfants pauvres», s'est insurgé le psychologue et professeur associé à l'UQAM.

«Elle les marginalise si elle les sélectionne de la sorte. Écoutez, moi, je n'ai jamais vu ça... l'intégration par la ségrégation. Ça n'a jamais fonctionné, cette histoire-là», a-t-il exposé sur le plateau de l'émission le 21 mars dernier.

Le Ministère de l'Éducation, des Loisirs et du Sport (MELS) a éludé la question de l'homogénéité soulevée par M. Bouchard. «Par la force des choses, ces enfants vivent dans le même milieu ou dans le même environnement. (...) Dans les aires de récréation de l'école, au service de garde scolaire, les enfants qui se côtoient proviennent de milieux socio-économiques variés. Cette situation ne changera pas avec l'arrivée de la maternelle quatre ans temps plein», a écrit dans un courriel Esther Chouinard, porte-parole du MELS.

Le MELS s'est aussi montré évasif sur la question des ratios, se contentant de plaider que «le ministère suivra de près la situation au cours des premières années, notamment en ce qui concerne le nombre d'élèves par classe de maternelle quatre ans temps plein».

Maternelle quatre ans pour tous?

Dans un avis rendu public en octobre 2012, le Conseil supérieur de l'éducation (CSE) recommandait que d'ici 2017, jusqu'à 90 pour cent des enfants de quatre ans aient accès à une place en CPE ou encore qu'ils fréquentent la maternelle à temps plein.

Le MELS a-t-il dans les cartons un scénario de maternelle quatre ans pour tous? «Ce qui a été décidé, c'est une orientation gouvernementale. C'est l'offre de la maternelle quatre ans en milieu défavorisé», a exposé Mme Chouinard.

Mais l'endroit idéal pour le développement harmonieux des enfants de cet âge demeure le CPE, a plaidé le CSE. «Si, au Québec, différents types de milieux préscolaires présentent plusieurs des caractéristiques mentionnées ci-dessus, le 'modèle CPE' est celui qui correspond le mieux à cet idéal de qualité», peut-on lire dans le document.