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Un vain baroud d'honneur à Bagdad

08/04/2013 04:00 EDT | Actualisé 07/06/2013 05:12 EDT

C'est le 21e jour de la guerre en Irak. L'ambiance est très lourde à l'hôtel Palestine qui abrite la presse internationale au lendemain de la mort de deux confrères tués par un obus de char américain tiré contre l'établissement.

La télévision officielle s'est tue depuis 24 heures et les chars américains ont pris le principal palais de Saddam Hussein mais la presse du régime titre, ce mercredi 9 avril 2003, sur "la victoire imminente".

Le ministre de l'Information Mohamed Saïd Al-Sahhaf, dont les fanfaronnades lui ont valu le sobriquet de "Ali le comique", a même assuré la veille que les soldats américains allaient se rendre "ou être brûlés dans leurs chars".

A quelques centaines de mètres de l'hôtel à Bagdad, une poignée de combattants font le coup de feu depuis la rive droite du Tigre en direction de deux chars américains Abrams qui avaient pris position de l'autre côté, à l'entrée du pont stratégique Al-Joumhouriya enjambant le fleuve.

Pour éviter d'être dans leur ligne de mire, des dizaines de combattants, irakiens et arabes, en tenue civile, se cachent derrière des immeubles ou dans des redoutes protégées par des sacs de sable.

Ignorant ou refusant de reconnaître que les forces américains avançaient vers le centre de la capitale depuis plusieurs axes, ils semblent faire une fixation sur les chars, qu'une légère pente sur le pont les empêche de voir clairement.

"Bagdad ne tombera jamais", me lance l'un d'eux, armé d'un lance-roquettes RPG. Ses frères d'armes affichent tous une assurance sans faille en la victoire.

De l'autre côté du fleuve, une scène illustre la débandade des défenses irakiennes. Un des chars américains déployés non loin du principal complexe présidentiel avance sans être inquiété et tire au canon sur une casemate.

Dans la confusion générale qui s'ensuit, des voitures font demi-tour sur l'avenue et s'éloignent en trombe. Des badauds courent se mettre à l'abri.

La plupart des habitants du centre de Bagdad ignorait dans la matinée que les troupes américaines faisaient une entrée triomphale dans leur ville.

Dans le quartier Zayouna, des centaines d'Irakiens sont même venus saluer, au bord d'une autoroute à l'entrée nord de Bagdad, les convois américains filant vers le centre.

Des jeunes enlèvent leur t-shirt et l'agitent devant les troupes alors que d'autres crient "Welcome, Welcome".

Les langues de délient à la vue des chars américains, et les habitants du quartier interrogés ne débitent plus le panégyrique officiel de Saddam Hussein, dont la simple mention du nom faisait trembler les Irakiens il y a encore quelques heures.

"Dictateur", "tortionnaire", "traître". Des insultes jamais entendues par les journalistes étrangers, même en privé, fusent.

Une frappe américaine avait visé deux jours auparavant une maison censée abriter Saddam Hussein et les spéculations sur son sort allaient bon train. Le 4 avril, celui que tous les Irakiens appelaient "Monsieur le président" s'était offert deux bains de foule dans Bagdad, à portée des canons américains.

Sur le chemin du retour au bureau de l'AFP à l'hôtel Palestine, un détour par le quartier des ministères dans le nord de la capitale. Des pillages à grande échelle sont déjà en cours.

Des brouettes chargées de meubles, d'ordinateurs, de radiateurs et de ventilateurs sont vidées dans des camionnettes garées à l'entrée des bâtiments officiels. Les "butins" les plus précieux sont récupérés dans les palais de Saddam et les résidences de ses fils.

Retour à l'hôtel. L'escalier grouille de journalistes, les coupures d'électricté depuis le début de la guerre ayant immobilisé l'ascenseur. Le "bureau" de l'AFP se trouve au 15e étage.

A peine entré, mes collègues, attroupés sur le balcon, crient "Ils sont là, Ils sont là". Les chars américains sont arrivés, vers la mi-journée, en contrebas de l'hôtel sur la place Ferdaous (Paradis en arabe) qui abrite la célèbre statue en bronze de Saddam Hussein.

La scène est incroyable. On savait la chute de Bagdad imminente mais on pensait que la ville tiendrait encore quelques jours.

Quelques minutes plus tard, les Marines sont déjà dans le lobby de l'hôtel. Des employés leur servent du café arabe, une marque d'hospitalité. Les GI's me disent leur surprise de la chaleur de l'accueil.

Place Ferdaous, un groupe d'Irakiens aidés par des soldats américains s'attellent à renverser la gigantesque statue de Saddam Hussein en passant une corde autour d'elle puis en la faisant tirer par un blindé.

Sa chute a été saluée par les cris des Irakiens qui se sont précipités pour la piétiner et danser autour des morceaux.

Bras levé en l'air, l'énorme bronze trônait sur un socle en marbre entouré de 37 colonnes -Saddam est né en 1937-, chacune portant les initiales SH en arabe.

Le moment fut d'autant plus symbolique pour moi que j'avais assisté à l'inauguration de cette statue le 28 avril 2002, pour le 65e anniversaire de Saddam Hussein alors au faîte de son pouvoir.

"Saddam ton nom fait trembler l'Amérique" était le slogan en vogue.

La "bataille du pont" était le baroud d'honneur de Bagdad.

(Ezzedine Saïd est rédacteur en chef à la direction régionale Moyen-Orient/Afrique du Nord. Il a été l'un des envoyés spéciaux de l'AFP à Bagdad pendant la guerre en Irak)

ezz/tp

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