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L'Eglise argentine face à la dictature: un silence complice et quelques résistants

22/03/2013 11:39 EDT | Actualisé 22/05/2013 05:12 EDT
AP
FILE - In this Aug. 7, 2009 file photo, Argentina's Cardinal Jorge Bergoglio gives a Mass outside the San Cayetano church where an Argentine flag hangs behind in Buenos Aires, Argentina. On Wednesday, March 13, 2013, Bergoglio was elected pope, the first ever from the Americas and the first from outside Europe in more than a millennium. He chose the name Pope Francis. (AP Photo/Natacha Pisarenko)

BUENOS AIRES, (AFP) - L'Église argentine a envoyé un pape à Rome mais traîne comme un boulet son silence complice face à la répression de la dictature militaire (1976-1983) même si quelques religieux ont osé agir, au péril de leur vie.

Le nouveau pape François, chef des jésuites d'Argentine de 1973 à 1979, n'échappe pas aux critiques, mais la terreur que faisaient régner les militaires à l'époque avait de quoi doucher les velléités de contestation. "On aurait souhaité une résistance plus active de l'Eglise et du père Bergoglio, auquel cas il ne serait plus de ce monde", affirme l'historien des religions Odon Vallet.

Le Mouvement oecuménique pour les droits de l'homme dénombre une centaine de religieux (prêtres, soeurs, séminaristes) tués ou portés disparus de 1976 à 1983. D'autres ont été emprisonnés, torturés ou pas, puis libérés, comme dans l'affaire des deux jésuites qui a récemment éclaboussé le pape.

Distingué en 1980 par le prix Nobel de la paix pour son combat en faveur des droits de l'homme en Argentine, Adolfo Perez Esquivel pointe du doigt "les évêques complices" des généraux, tout en exonérant le nouveau pape qui "n'a pas collaboré".

"Peu d'évêques ont été des compagnons de lutte. En Argentine, rappelle-t-il, il y a beaucoup de martyrs de la dictature: des religieux, des prêtres, des soeurs, et des laïques".

Odon Vallet, historien des religions, met en avant qu'à cette époque, en Argentine, "les forces militaires ont probablement plus terrorisé les populations que dans les autres pays (d'Amérique latine), y compris le Chili", où l'Eglise s'est davantage mobilisée. "Plus il y a de la terreur, observe-t-il, plus les gens se taisent (...) Il est difficile de s'opposer frontalement à un pouvoir sans provoquer de multiples martyrs".

Quelques mois après le coup d'État de 1976 qui a porté au pouvoir le général Jorge Videla, la machine répressive a éliminé des religieux ayant bravé l'omerta dans la province de La Rioja (centre du pays): deux curés franciscains, dont le Français Gabriel Longueville, ont été torturés puis abattus, un laïque proche d'eux a été fusillé et, deux semaines plus tard, leur évêque tombait aussi. Ils avaient eu le tort de critiquer le régime. Un jugement en béatification est en cours pour les trois premiers.

A l'inverse, l'ancien aumônier de la police de la province de Buenos Aires Christian Von Wernich a été condamné en 2007 à la prison à perpétuité pour complicité concernant sept meurtres, 31 cas de tortures et 42 enlèvements. Cette première judiciaire en Argentine a été saluée pour son lien avec les crimes de la dictature.

Les familles de victimes dénoncent le fait que le clergé a fermé les yeux au lieu de dénoncer et que des prêtres ont dénoncé des opposants au régime.

Devant la chapelle de l'Esma, un centre de détention et de torture emblématique devenu lieu de mémoire, un écriteau annonce au visiteur: "Dans ce bâtiment, se trouvait la chapelle de culte catholique qui pendant la dictature génocidaire était gérée par des aumôniers ayant participé au terrorisme d'Etat".

En guise d'auto-critique, l'Eglise argentine a regretté en 1996, 2000 et 2012 de ne pas avoir fait suffisamment pour aider les victimes de la dictature, mais les déclarations ont été jugées insuffisantes par les familles de victimes, qui réclament que l'Eglise ouvre ses archives pour faire la lumière sur cette période trouble.

Le pape "a dit avec clarté qu'il faut chercher la vérité, la justice et le dédommagement" pour la période de dictature, a révélé M. Perez Esquivel après un entretien avec le pape.

Jorge Bergoglio a toujours nié toute responsabilité dans l'emprisonnement de deux jésuites, affirmant au contraire qu'il avait intercédé auprès de Jorge Videla pour leur libération. Interrogé par le vaticaniste argentin Sergio Rubin dans le livre d'entretiens Le Jésuite, Jorge Bergoglio revendique avoir "fait sortir du pays" ou "caché" plusieurs personnes et protégé trois séminaristes du diocèse de La Rioja.

Le général Jorge Videla, qui a dirigé le pays de 1976 à 1981, a qualifié de "très bonnes" les relations de la junte avec l'Eglise, dans un livre d'entretiens au journaliste argentin Ceferino Reato, datant de 2012.

Elle était "prudente" face à la "guerre juste" contre la guérilla de gauche et "je crois que Dieu ne m'a jamais lâché la main", a dit depuis sa prison le général, condamné à la prison à perpétuité pour crimes contre l'humanité dans plusieurs procès.

"La hiérarchie ecclésiastique était en général favorable à l'ordre", abonde l'avocat Ricardo Boucherie, qui défend des militaires accusés d'avoir participé au Plan Condor sud-américain d'élimination des opposants.

Le nombre des victimes diverge selon les sources. Les associations de défense des droits de l'homme évoquent 30.000 disparus alors que le camp des militaires en dénombre 6 à 7.000.

Comme dans de nombreux pays, "des prêtres et des évêques ont été partisans de la doctrine de la sécurité nationale. Dans des pays comme le Chili de Pinochet ou l'Argentine de Videla, les prêtres prenaient généralement le parti des régimes militaires", note encore l'historien Odon Vallet.

Et "dans l'ensemble, conclut-il, les religions ont du mal à être indépendantes du pouvoir".

Les mères et grands--mères de la Place de Mai accusent nommément le cardinal Pio Laghi, ambassadeur du Vatican à Buenos Aires entre 1974 et 1980, de ne pas avoir condamné "le terrorisme d'Etat".

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