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Dessau n'a pas eu peur de se faire prendre

21/03/2013 09:17 EDT | Actualisé 21/05/2013 05:12 EDT

Un texte de François Messier

EN DIRECT - Le numéro 2 de Dessau admet que jamais durant la période où sa firme a fait du financement politique illégal et participé à un système de collusion à Montréal elle n'a craint de voir ses pratiques démasquées par les autorités.

Rosaire Sauriol souligne d'ailleurs qu'avant que sa firme ne cesse ces pratiques, sous la pression des enquêtes journalistiques et policières, elle ne s'était jamais informée des sanctions encourues. Cela ne fut fait qu'à partir de 2010, alors que Dessau décide de tout cesser et de dénoncer sa pratique de fausse facturation aux autorités fiscales dans le cadre d'un processus de divulgation volontaire.

« On est coupable, on l'a fait, et je ne demande pas d'excuses », a-t-il insisté, mais à aucun temps Dessau a eu peur de se faire prendre, a répondu M. Sauriol au commissaire Renaud Lachance.

Plus tôt, le numéro 2 de Dessau a une fois encore été interrogé par le procureur en chef adjoint, Me Denis Gallant, sur les contrats obtenus par sa firme à Montréal dans le cadre du système de collusion auquel elle a participé.

Selon des données compilées par la commission, Dessau et ses filiales ont obtenu près de 120 millions $ de contrats de la Ville de Montréal de 2002 à 2011.

Avec un calcul sommaire, l'avocat de la Ville de Montréal a estimé en contre-interrogatoire que la Ville avait probablement versé 12 millions de dollars en trop grâce au gonflement des prix attribuable à la commission.

Le témoin a admis du bout des lèvres que les prix étaient quelque peu gonflés, mais en insistant pour dire qu'ils réflétaient aussi la loi de l'offre et de la demande. Me Berthelet lui a souligné que cette théorie de base de l'économie ne tient pas dans un marché collusionnaire. 

Rosaire Sauriol a aussi révélé que Dessau a offert un cadeau à Bernard Trépanier, à l'occasion de son 70e anniversaire de naissance. Le directeur du financement d'Union Montréal a reçu un chèque-cadeau de 5000 $ applicable sur un voyage.

Sur les rencontres au 357c

Rosaire Sauriol a aussi été interrogé sur les deux rencontres qu'il a eues avec l'ex-ministre libérale Line Beauchamp au club privé 357c, l'une en février 2007, tout juste après le déclenchement d'élections provinciales, l'autre en mai de la même année, après la réélection des libéraux.

Rosaire Sauriol a fait les réservations pour ces deux rencontres, selon les données fournies à la commission par le club privé. Le témoin a soutenu qu'il avait organisé le tout à la demande de Bernard Trépanier ou de Pierre Bibeau, qui était organisateur pour le Parti lbéral.

Il a assuré qu'aucune de ces deux rencontres n'avait donné lieu à du financement politique. Il a cependant précisé qu'une telle activité avait eu lieu quelques heures après la seconde rencontre, au club St-James. Rosaire Sauriol croit avoir versé 1000 $ à cette occasion.

Selon lui, la première rencontre en février 2007 avait pour but de discuter des grands enjeux de la métropole; la seconde a permis de discuter d'environnement, le portefeuille ministériel qui venait d'être confier à la ministre Beauchamp. 

Rosaire Sauriol dit qu'il a payé pour tout le monde à au moins une occasion. 

Sur les contrats du MTQ

Rosaire Sauriol a aussi été interrogé sur les  contrats que sa firme a décrochés au ministère des Transports du Québec (MTQ) entre le 1er avril 1997 et le 30 mars 2012. Selon des données compilées par la commission, Dessau a reçu 967 contrats totalisant 232,4 mllions de dollars du ministère au cours de cette période, une part de marché de 12 %. Seuls Genivar, CIMA+ et SNC-Lavalin ont fait mieux au cours de cette période.

M. Sauriol maintient que ces contrats n'ont fait l'objet d'aucune collusion et se défend de s'être entendu avec ses collègues d'autres firmes venus témoigner pour défendre cette version des faits afin de « sauver » les contrats du MTQ.

Il soutient par ailleurs que Dessau, qui a donné tant au PLQ, qu'au PQ et à l'ADQ, « n'avait pas de pression, n'était pas obligé de le faire, mais c'était une pratique courante ».

Il souligne par ailleurs que les partis politiques n'étaient pas informés que les contributeurs de Dessau étaient remboursés par la firme, mais convient que c'est bien Dessau qui était sollicité, et non simplement les individus.

Un million au PQ et au PLQ, et plus encore...

La commission a établi mercredi que des cadres et des employés de la firme de génie-conseil ont versé près de 1 million de dollars aux deux grands partis provinciaux entre 1998 et 2010. Le PLQ a reçu de 1998 à 2010 quelque 600 000 $, le PQ, 394 000 $. Ce montant est assurément conservateur, puisque la firme utilisait aussi des prête-noms de l'externe pour répondre aux demandes « de plus en plus importantes » des partis politiques.

Rosaire Sauriol a déjà expliqué que les contributeurs de Dessau étaient essentiellement remboursés en argent comptant. Cet argent provenait de fausses factures faites à l'entreprise par un « réseau d'entreprises » contrôlé par Rapid Check et Commerce Al-Shark. Dessau payait la facture à partir d'un compte consacré aux activités de « vente et marketing » et recevait en échange 90 % de la somme en argent comptant.

Ces affirmations de celui qui est aujourd'hui vice-président principal Amérique latine pour Dessau révèlent plusieurs entorses à la loi électorale du Québec. Les partis politiques n'ont pas el droit de solliciter directement des entreprises pour obtenir des contributions politiques, tandis que les entreprises n'ont pas le droit de rembourser leurs employés pour des contributions.

Après Rosaire Sauriol, la commission entendra l'un de ses enquêteurs Guy Desrosiers, qui devrait livrer un bref témoignage. Ce dernier sera suivi par l'agent officiel d'Union Montréal, Marc Deschamps.

Zampino, plus puissant que le maire Tremblay

Mercredi, le vice-président principal Amérique latine de la firme Dessau a affirmé sans détour que Frank Zampino était « l'homme le plus puissant de Montréal » lorsqu'il était président du comité exécutif de la Ville. Il dirigeait le système de collusion mis en place pour répartir d'importants contrats d'infrastructures entre les firmes de génie et était assurément au courant des sommes que Bernard Trépanier récoltait auprès d'elles, a-t-il révélé.

Le maire Gérald Tremblay, a poursuivi le numéro 2 de Dessau, se confinait plutôt à un rôle diplomatique et ne suivait pas les questions relatives à l'octroi de contrats. « Je serais très étonné que Tremblay ait su le début du commencement de cette histoire de collusion », a-t-il dit à la commission Charbonneau. « La réalité, c'est que ce n'est pas Tremblay qui gérait, c'était Zampino.

Le procureur en chef adjoint de la commission Denis Gallant s'est longuement appliqué mercredi après-midi à démontrer à quel point Rosaire Sauriol était près de Frank Zampino. Il avait suggéré en fin d'avant-midi que le numéro 2 de Dessau était l'un des acteurs à l'origine du système de collusion et qu'il n'avait pas hésité à corrompre des élus ou des fonctionnaires au profit de Dessau. Le témoin a cependant nié cette version des faits. 

Selon Rosaire Sauriol, Frank Zampino était clairement la tête dirigeante du système de collusion des firmes de génie pour les contrats d'infrastructures gérés par la division de la voirie de la Ville. Bernard Trépanier, directeur du financement d'Union était son bras droit. Michel Lalonde, PDG de Génius, agissait comme son porte-parole.

Parmi les autres révélations faites par Rosaire Sauriol, notons:

  • que Frank Zampino et Rosaire Sauriol a fait deux séjours d'une semaine sur le bateau de Tony Accurso en février 2007 et en février 2008;

    que Dessau invitait fréquemment des élus et des fonctionnaires de la Ville dans sa loge au centre Bell. Rosaire Sauriol n'y voyait rien de répréhensible;

    que Dessau « a fait une très grande erreur » en embauchant Frank Zampino après que le maire Tremblay eut obtenu sa démission à l'été 2008;

    que les principales firmes de génie-conseil qui faisaient partie du système de collusion étaient Dessau, SNC-Lavalin, Genivar, Tecsult (depuis acheté par AECOM), CIMA, SM, BPR, Roche, Claulac, Teknika HBA, et Leroux, Beaudoin, Hurens;

    que l'ex-directeur des travaux publics, Robert Marcil, était de « connivence » avec Bernard Trépanier et jouait un rôle pour que les comités de sélection confirment les décisions des collusionnaires;

    que Dessau versait environ 50 000 $ par année en argent comptant à Union Montréal depuis 2001, par l'entremise de Bernard Trépanier, voire davantage lors des années électorales;

    que Dessau a refusé de verser à M. Trépanier la ristourne de 3 % qu'il demandait sur les contrats truqués obtenus par Dessau et négocié à la baisse la demande d'une contribution exceptionnelle de 200 000 $ pour l'élection de 2005. Dessau aurait finalement versé de moins de 100 000 $;

    que Dessau a aussi versé entre 15 000 $ et 20 000 $ en argent comptant à chacune des trois campagnes électorales menées par le maire de Saint-Jérôme, Marc Gascon;

    que Dessau a fait partie d'un cartel de firmes de génie-conseil à Longueuil avec SNC-Lavalin, CIMA, Genivar et SM et financé les campagnes des maires Jacques Olivier et Claude Gladu à coup de 25 000 $ chaque fois;

    que Dessau a contribué à deux campagnes électorales de Sergio Pavone, maire de Châteauguay de 1999 à 2009. Il a remis ainsi, par deux fois, des montants entre 15  000  $ et 20  000  $ à son organisateur, Charles Ghorayeb.

Nombre de contrats, valeur des contrats et parts de marché des six grandes firmes de génie au MTQ

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