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Chypre, une épine dans le pied russe

21/03/2013 08:04 EDT | Actualisé 21/05/2013 05:12 EDT

Les autorités russes se sont montrées très soucieuses du sort de Chypre, au centre d'un tsunami bancaire, car la petite île méditerranéenne joue un rôle important dans l'économie de la Russie, qui peut aussi espérer profiter de l'occasion pour y assurer son assise.

Moscou a été piqué au vif par le projet de taxer les dépôts bancaires à Chypre jusqu'à 9,9% dans le cadre d'un plan de sauvetage européen destiné à sauver l'île de la faillite, car cette mesure inédite touche en premier lieu les fortunes russes placées sur l'île en raison de son taux d'imposition très attractif.

Mais ce qui inquiète surtout la Russie, c'est le gel des transactions bancaires, souligne l'économiste français Jacques Sapir, de l'Ecole des Hautes études en sciences sociales.

Aucun transfert de fonds n'est possible car les banques, fermées depuis samedi, ne rouvriront pas avant mardi matin, et "cela pourrait durer", la Banque centrale européenne (BCE) ayant menacé de couper les vivres aux banques chypriotes.

Or Chypre est le principal investisseur étranger en Russie, rappelle M. Sapir, et l'une des principales destinations de capitaux russes envoyés à l'étranger.

"Chypre est célèbre pour le phénomène +d'aller-retour+", explique l'économiste Olena Havrylchyk, du Centre d'études prospectives et d'informations internationales.

"Des sociétés russes investissent dans des sociétés de droit chypriote, qui réinjectent immédiatement la somme équivalente en Russie, soit pour cacher l'identité du propriétaire des fonds, soit pour blanchir de l'argent", détaille-t-elle.

"En 2012, 250 milliards d'euros ont transité par Chypre", indique M. Sapir.

"Compte tenu de l'importance des montants qui transitent par Chypre, il est possible que les Russes soient contraints de venir au secours du système bancaire chypriote, dans le cadre d'un accord dans lequel les réserves de gaz serviraient de monnaie d'échange", estime M. Sapir.

Car un manque de fluidité peut avoir des conséquences sur l'économie russe.

Il cite l'exemple de la compagnie aérienne Aeroflot, qui détient un compte à Chypre pour payer le carburant lors de haltes en Europe, et pourrait se retrouver embarrassée de ne pouvoir faire de virement depuis ce compte.

"Un grand nombre de nos structures publiques travaillent via Chypre et actuellement leurs comptes sont bloqués pour des raisons incompréhensibles", a déploré le Premier ministre russe Dmitri Medvedev.

Si Moscou devait venir à l'aide de Chypre, elle pourrait en profiter pour faire valoir ses prétentions sur les énormes réserves gazières découvertes dans les eaux territoriales de l'île.

"Les Chypriotes-grecs se sont bien gardés jusque là de donner une licence d'exploration à des consortiums dominés par des sociétés russes", indique Hubert Faustmann, analyste politique basé à Chypre, soulignant "les intérêts divergents" des deux pays.

Chypre compte exporter du gaz naturel vers l'Europe d'ici une décennie, et pourrait concurrencer ainsi la prédominance russe sur des marchés comme l'Allemagne.

"Mais actuellement, les Chypriotes sont tellement furieux contre l'Union européenne qu'ils sont prêts à accepter n'importe quelle autre aide" souligne-t-il, ajoutant que dans l'opinion publique chypriote, "les Russes sont perçus comme des sauveurs".

Le ministre chypriote des Finances Michalis Sarri est à Moscou depuis mercredi pour demander une extension d'un crédit de 2,5 milliards d'euros, et proposer à Moscou de "nouveaux investissements".

Des informations de presse non confirmées ont évoqué un possible intérêt des sociétés russes pour un soutien financier en échange de participations dans des banques ou dans des projets d'extraction d'hydrocarbures au large des côtes méridionales de l'île.

Mais JP Morgan estime que la Russie pourrait au contraire être tentée de laisser Chypre couler, car une fois sortie de l'euro, "il est probable qu'elle deviendra beaucoup plus dépendante de la Russie".

Moscou peut également profiter de la déroute chypriote pour relancer l'idée d'une base militaire russe dans l'île --la seule base russe en Méditerranée, située dans le port syrien de Tartous, étant menacée par le conflit qui secoue la Syrie.

"Mais il est improbable" que la Russie obtienne une base à Chypre selon M. Faustmann, soulignant que l'île est "un territoire de l'Otan, et les Etats-Unis et la Grande-Bretagne n'accepteraient jamais cela".

cnp/sw

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