NOUVELLES

Ici Chez-soi de l'ONF: Anthony, humain en transition (VIDÉO)

07/03/2013 04:10 EST | Actualisé 07/05/2013 05:12 EDT

Dans le film Ciel ouvert, Anthony ne passe pas par quatre chemins : devant la caméra, il admet ouvertement se foutre d'avoir un toit ou une chambre à lui. Il connait tellement la précarité qu'il ne la redoute plus.

Ici, Chez soi est un documentaire Web de l'ONF dans les coulisses de Chez soi, une grande enquête de la Commission de la santé mentale du Canada pour stopper l'itinérance chronique. Le concept? Donner un toit aux sans-abri.

Pourquoi aider quelqu'un qui semble presque préférer le statu quo au changement? Peut-on vraiment espérer réhabiliter complètement des individus comme Anthony, habitués des refuges et des abris de fortune?

La réponse, on l'obtient en partie deux mois après la première entrevue avec Anthony captée par la réalisatrice Louiselle Noël. Scène estivale : Anthony est employé par la ferme Open Sky, une coopérative de travail à l'extérieur de Moncton. Plus posé, il revient sur son expérience agricole, qui lui a donné confiance en lui.

Sans le soutien de Chez soi, il y avait peu de chance qu'Anthony décroche et conserve un emploi qui le satisfasse, comme celui-ci. Mais au départ, la volonté de changer et de saisir cette opportunité est venue de lui.

Atteint de schizophrénie, Anthony sait trop bien que les individus comme lui sont souvent marginalisés. Les signes extérieurs de sa maladie, comme la paranoïa, l'agressivité et les hallucinations, sont mal compris par le grand public.

Les propos d'Anthony font écho à ceux de James, un autre participant logé de Chez soi rencontré par l'équipe de l'ONF. « Je préfèrerais retourner dans la rue, car je comprends mieux comment habiter la rue qu'habiter à l'intérieur, soutient James, pensif. À l'extérieur, tu es complètement libre. Tu es indépendant, tu vis au jour le jour, par toi-même. » Cette attitude rébarbative est compréhensible : pour les itinérants la rue est un terrain connu, alors que la vie à l'intérieur est remplie de changements pour des gens.

Suivez le webdoc sur Twitter>>

Suivez le webdoc sur Facebook>>

La ferme et l'université

Après avoir intégré un appartement et fait face à leur nouvelle réalité, la plupart des participants qui continuent d'être logés vivent un épisode complètement inattendu : ils recommencent à rêver. « Les rêves qu'ils avaient avant d'être dans la rue sont toujours là. Quand on vit une rupture sociale, on peut oublier qu'on a des rêves, ajoute Benoît St-Pierre, un pair aidant qui collabore au projet. Certains croient que leurs projets de vie ne sont pas accessibles. »

Dans le film de Louiselle Noël, nous sommes témoins des aspirations d'Anthony, qui souhaite étudier à l'université à temps plein. À 39 ans, il continue d'apprendre et d'évoluer : à la ferme, il a trouvé un milieu de vie qui l'a sorti de l'isolement et qui lui permet d'envisager l'avenir avec optimisme. En socialisant, il a appris à mieux se connaître.

« Les participants peuvent avoir des buts très variés! Écrire un livre. Avoir des plants de tomates. Reprendre contact avec la famille. Faire un voyage. Posséder une bicyclette. Dans les locaux de l'organisme partenaire Diogène, les intervenants tiennent même un tableau avec une liste de rêves pour tous les participants. Il ne faut pas oublier que nous sommes là pour les projets des personnes et non pour réaliser nos objectifs à nous » précise Sonia, visiblement émue, assise dans son bureau au bout d'un corridor du quartier général de Chez soi à Montréal.

Aider Anthony : une bonne affaire?

Comme société, est-ce profitable d'aider des gens comme Anthony à s'en sortir en les logeant et en les traitant? Oui et non. La réponse se trouve dans la lourdeur du dossier de chaque participant ou participante : plus un individu est aux prises avec des problèmes de santé mentale et physique importants (des besoins « élevés »), plus il risque de coûter cher aux contribuables en frais d'hospitalisation et de judiciarisation.

Toutefois, une personne avec des besoins qualifiés de « modérés » peut coûter légèrement plus cher aux gouvernements si elle reçoit un toit et des services. Devrait-on pour autant les laisser à la rue si l'approche conventionnelle se révèle moins efficace et presque aussi onéreuse? Faut-il intensifier les efforts de préventions en subventionnant le logement de personnes à risque de glisser dans l'itinérance chronique?

Ces deux constats proviennent d'un rapport préliminaire faisant état des conclusions de l'étude, qui compare la situation de participants logés (comme Paul, Robert, Hector et Lise à Moncton) et de ceux qui n'ont pas reçu de toit et de services (comme Valère à Montréal et Jason à Toronto). On aura un portrait complet des coûts et des résultats dans plusieurs mois seulement.

C'est le paradoxe de l'approche Logement d'abord, qui est au cœur de l'étude Chez soi. Cette approche a été mise sur pied à New York par Sam Tsemberis, un Montréalais d'origine grecque exilé aux États-Unis. Ce spécialiste de l'itinérance a toujours fait le pari que la stabilité d'un toit et le soutien de professionnels permettraient aux individus de se sortir du cycle de l'itinérance chronique.

Au pays, la Commission de la santé mentale du Canada a financé cette grande expérience scientifique. Les chercheurs ont consacré près de cinq ans à mettre sur pied et mener ce chantier visant à connaître les moyens les plus efficaces de sortir de l'itinérance chronique les personnes vivant avec un problème de santé mentale. Le 31 mars prochain marquera la fin de la période « clinique » de Chez soi : les individus logés et suivis passeront à la prochaine étape de leur vie, avec ou sans le soutien des gouvernements.

Co-chercheur associé à Chez soi, Jimmy Bourque connaît bien la situation à Moncton. « La transition nous préoccupe. Elle préoccupe les participants. Nous sommes en discussion avec les gouvernements fédéral et provinciaux pour savoir comment continuer à offrir un logement et des services aux participants. » Les participants comme Anthony devront poursuivre leur transition et mettre à profit toute l'autonomie acquise durant les deux ans et demi où ils ont été logés et suivis. Ce ne sera pas facile, mais c'est possible.