Le film "Argo" de Ben Affleck, couronné dimanche par l'Oscar du meilleur film, aborde un épisode difficile de l'histoire américaine, sans craindre de prendre des licences avec les faits et d'adopter les recettes du thriller pour gagner en efficacité dramatique.

Il faut dire que l'histoire, révélée par le magazine américain Wired en 2007 dix ans après avoir été déclassifiée par la CIA, était une invitation à un traitement hollywoodien, un rêve éveillé de scénariste.

Lors de la prise de l'ambassade américaine à Téhéran par les révolutionnaires iraniens, en 1979, une poignée de diplomates avaient réussi à s'échapper par une porte dérobée et s'étaient réfugiés à l'ambassade du Canada.

Alors que 52 otages américains étaient aux mains des révolutionnaires -- ils y resteront 444 jours, précipitant la défaite du président Jimmy Carter face à Ronald Reagan en 1980 -- les autorités ont cherché en vain la meilleure façon d'exfiltrer les diplomates de l'ambassade du Canada.

Tony Mendez, un agent de la CIA, proposa alors une idée rocambolesque mais finalement acceptée: mettre sur pied à Hollywood la production d'un faux film de science-fiction, "Argo", aller en Iran pour faire des repérages et rentrer aux Etats-Unis avec les otages, en les faisant passer pour l'équipe du film.

"Quand j'ai vu le scénario, je n'arrivais pas à croire qu'il fût si bon", avait déclaré Ben Affleck lors de la présentation du film à Los Angeles.

Et pour cause: en s'emparant de l'histoire, le scénariste Chris Terrio, récompensé lui aussi par un Oscar dimanche, y a insufflé tous les éléments du thriller: le suspense, la peur, l'angoisse et l'adrénaline. Quitte à inventer des scènes pour accrocher encore plus le spectateur.

Par exemple, le moment où les Iraniens poursuivent sur la piste de décollage l'avion dans lequel les otages quittent le pays n'a jamais eu lieu. Et le rôle du Canada dans le succès de l'opération a été fortement minimisé.

Mais les vrais acteurs de l'histoire n'en ont pas tenu rigueur aux auteurs du film. "Je comprends qu'il était nécessaire de dramatiser les faits pour créer une atmosphère propice à ce genre de film. Je ne pense pas qu'il aurait été possible de faire ce film sans dramatisation", estimait Mark Lijek, l'un des diplomates fugitifs, peu après la victoire du film aux Golden Globes.

Ken Taylor, ambassadeur canadien à Téhéran au moment des faits, et aujourd'hui âgé de 77 ans, a assuré pour sa part qu'"Argo" était "un bon film, prenant et pertinent. Mais le Canada n'est pas resté inactif à regarder les événements se dérouler sous ses yeux sans réagir".

Quant aux professionnels d'Hollywood, qui adorent que le cinéma leur renvoie leur propre image -- comme le fit l'an dernier "The Artist", pastiche des films hollywoodiens de l'ère du muet -- ils ont dû beaucoup apprécier les plages de franche comédie offertes par Alan Arkin et John Goodman, artisans roublards du "vrai-faux" film inventé de toutes pièces au bord d'une piscine à Los Angeles.

L'Oscar du meilleur film pour "Argo" n'en demeure pas moins un peu particulier dans l'histoire des Oscars, notamment parce que son réalisateur Ben Affleck, qui s'était aussi offert le rôle de Tony Mendez, n'était en lice ni pour son interpréation ni pour sa réalisation.

Avant "Argo", seuls trois films dans l'histoire des Oscars ont remporté la récompense suprême sans que leur réalisateur ne soit même nommé pour son travail. Le dernier en date, en 1990, était "Miss Daisy et son chauffeur" de Bruce Beresford.

Mais heureusement pour lui, Ben Affleck était aussi producteur du film aux côtés de George Clooney et Grant Heslov, et a ainsi pu recevoir une statuette pour le film dont il est le visage incontesté.

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