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Borsellino battu: ça pourrait être relié à la mafia, dit-il à la commission

06/02/2013 10:33 EST | Actualisé 08/04/2013 05:12 EDT

MONTRÉAL - Le président de Construction Garnier, Giuseppe Borsellino, a été sévèrement battu par trois hommes en juillet 2009, mais il n'a jamais porté plainte à la police. Il ne sait pas pourquoi il a été battu, mais a admis du bout des lèvres à la Commission Charbonneau que «ça pourrait être relié à la mafia».

M. Borsellino a dû être opéré pendant sept heures pour reconstruire son visage, mais il n'a pas porté plainte à la police, parce que sa première préoccupation était de se faire «réparer» pour rentrer au travail, a-t-il affirmé aux commissaires Renaud Lachance et France Charbonneau, qui l'ont interrogé à ce sujet, mercredi.

Interrogé sur le pourquoi de cette raclée, M. Borsellino est resté évasif. «J'ai peut-être été à la mauvaise job», «ça pourrait être relié à la mafia» ou à «des investissements» ou «peut-être que je n'ai pas payé un compte», a-t-il avancé.

Les commissaires ont eu beau le mitrailler de questions pour le faire parler sur l'implication de la mafia dans l'industrie de la construction, il a simplement dit être au courant du fait qu'il y a de l'infiltration d'entreprises par la mafia, mais pas la sienne. Et il ne fait pas affaires avec ces gens-là. Et si on lui demandait de payer une quote-part de ses contrats, il préférerait donner les clefs de son entreprise, a-t-il affirmé.

M. Borsellino a toutefois dû admettre qu'il connaissait Vito Rizzuto, son père et son fils, et qu'il a même assisté au mariage du fils de Vito Rizzuto, Leonardo, en juin 1999. Il s'en est d'ailleurs rappelé quand le procureur de la commission, Me Simon Tremblay, lui a souligné que la GRC y avait photographié sa plaque d'immatriculation.

Mais il a assuré qu'il ne fréquentait pas des gens de la mafia, ni même du crime organisé non italien. Et il a assuré qu'il n'a pas non plus de relations d'affaires avec des gens du crime organisé.

Pas d'intimidation

D'autre part, M. Borsellino a nié avoir déjà voulu intimider l'entrepreneur Michel Leclerc, de Terramex. En novembre dernier, Michel Leclerc avait affirmé que M. Borsellino était venu le voir à son bureau pour lui dire de ne pas soumissionner pour le projet de la Place Jacques-Cartier, dans le Vieux-Montréal.

M. Leclerc avait répondu qu'il était intéressé à ce projet et qu'il soumissionnerait bel et bien, ne lui en déplaise. Le lundi suivant, avant le dépôt des soumissions, un camion de Construction Garnier était stationné dans son entrée.

Interrogé sur cet incident, M. Borsellino n'y a vu aucune intimidation. Il a admis avoir appelé M. Leclerc, mais a prétendu que c'était pour s'assurer qu'il dépose une soumission de complaisance.

La juge France Charbonneau lui a alors demandé pourquoi il avait stationné un camion dans son entrée. M. Borsellino a prétendu que c'était pour vérifier si M. Leclerc irait effectivement déposer l'enveloppe de sa soumission. «Il n'y a pas eu d'intimidation. Je ne l'ai pas harcelé», a-t-il répliqué en anglais.

De même, il a nié avoir intimidé un promoteur immobilier, David Owen, dans le cadre d'un projet appelé Del'Arte, à Montréal. «Lui avait déposé une offre pour acheter le terrain. Lui avez-vous dit de retirer son offre, que c'était votre projet?», lui a demandé le procureur de la commission, Me Tremblay.

«Non. Ce que j'ai dit à M. Owen c'est que s'il n'avait pas trop d'intérêt, ce serait bon qu'il laisse aller ce projet-là, c'est tout», a répliqué M. Borsellino. Et «il m'avait dit qu'il n'avait pas un gros intérêt pour le projet», a-t-il ajouté.

1,8 million $ déposé

Par ailleurs, Me Tremblay l'a surpris en lui demandant s'il se souvenait avoir déposé la somme précise de 1 824 218,04 $ au comptant à une succursale de la Banque Nationale de la rue La Gauchetière, à Montréal, le 25 octobre 2004.

Le témoin a d'abord demandé au procureur s'il pouvait lui présenter des documents à cet effet, avant de lui répondre que non, il ne s'en rappelait pas. En après-midi, il s'est rappelé de trois chèques totalisant ce montant en affirmant qu'ils provenaient d'agences publiques

Il s'est permis d'adresser des reproches à la commission, ce qui a fait sortir la juge France Charbonneau de son mutisme. «Vous êtes bien mal placé pour faire des remontrances à la commission», lui a-t-elle lancé.

On n'en a pas su davantage sur cette somme.

Collusion sans Surprenant

Le témoin a par ailleurs indiqué avoir versé environ 200 000 $ aux ingénieurs Gilles Surprenant et Luc Leclerc, tous deux alors employés de la Ville de Montréal, qui ont admis avoir participé à un stratagème de corruption avec les entrepreneurs.

M. Borsellino, qui avait identifié M. Surprenant comme étant celui qui avait eu l'idée d'un système de collusion entre les entrepreneurs, a eu du mal à expliquer pourquoi il admettait maintenant qu'un appel d'offres avait été truqué alors que M. Surprenant n'avait même pas été affecté à ce dossier.

Il s'agit d'un projet élaboré par les entrepreneurs qui prenaient part au système de collusion et pour lequel la soumission de M. Borsellino était établie à un montant 83 pour cent plus élevé que l'estimation de la Ville. Or, le commissaire Renaud Lachance a fait remarquer à M. Borsellino que pour cet appel d'offres, le nom de Gilles Surprenant n'apparaissait nulle part.

Voyage pour remercier

La commission s'est aussi attardée à des appels d'offres que ses entreprises avaient remportés et qui avaient été ensuite annulés, parce que la veille, M. Borsellino avait soutenu que s'il avait invité le directeur de la réalisation des travaux à la Ville de Montréal, Robert Marcil, en voyage en Italie, en octobre 2008, c'était parce que ses relations avec la Ville n'étaient pas bonnes et qu'il voulait ainsi les améliorer. Il avait même précisé que plusieurs appels d'offres avaient été annulés et qu'il voulait corriger la situation en nouant une meilleure relation avec M. Marcil.

Mais l'examen de ces appels d'offres a démontré un tas d'autres motifs: soumission non conforme, projet reporté, etc. Dans un cas, le projet a été annulé par la Ville de Vaudreuil-Dorion, sur laquelle M. Marcil n'avait aucune autorité.

«Ce que je vous suggère, c'est que la raison pourquoi vous emmenez M. Marcil en Italie, c'est la même raison pourquoi vous donnez une enveloppe à M. Surprenant après avoir eu un contrat: c'est pour le remercier du contrat de 5,2 millions $ que vous avez obtenu en urgence pour la réfection», lui a lancé Me Tremblay.

Ce contrat consistait en des travaux d'égout qui avaient dû être réalisés sur la rue Sherbrooke, à Montréal. Le contrat avait été accordé sans appel d'offres par la Ville à M. Borsellino, puisqu'il s'agissait d'une urgence.

M. Borsellino a nié que ce voyage en Italie ait eu pour but de remercier M. Marcil, bien qu'il ait admis qu'il ne le connaissait guère avant de l'y inviter.

Mais Me Tremblay a fait état des résultats d'une filature du groupe à l'aéroport, avant de partir pour l'Italie, le 15 octobre 2008.

«M. Marcil s'éloigne un peu. Vous êtes avec M. (Jocelyn) Dupuis (ancien directeur général de la FTQ-Construction, qui prenait part à ce voyage), et M. Dupuis vous dit: 'c'est quoi déjà son nom?' en pointant M. Marcil, parce qu'il ne le connaît pas. Vous dites: 'c'est Robert'. Ensuite, M. Dupuis vous demande: 'il fait quoi au juste à la Ville?'. Et vous lui dites qu'il est directeur de l'ingénierie et qu'il vous a donné un contrat de 5,5 millions $ l'année dernière», a relaté le procureur de la commission.

Le témoignage de M. Borsellino se poursuivra jeudi. On doit maintenant aborder le financement des partis politiques.

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