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"On est novice": en Irak, des tribus sunnites s'inventent protestataires

16/01/2013 04:35 EST | Actualisé 17/03/2013 05:12 EDT

Les haut-parleurs crachent un air du temps de Saddam Hussein. Indifférents, des anciens devisent autour d'un café. Depuis deux semaines, des tribus sunnites campent à Samarra pour protester contre "les injustices" que leur fait subir le pouvoir chiite de Bagdad.

D'abord relativement discrètes dans le mouvement de contestation sunnite qui secoue l'Irak depuis fin décembre, les tribus de Samarra, dont l'influence est considérable, ont décidé d'investir la place al-Haq (place du Droit) le 1er janvier.

Pas démotivés par le froid mordant de ce bout de terre situé à 120 km au nord de Bagdad, plus de 2.000 manifestants --uniquement des hommes-- dorment chaque nuit sous des tentes installées autour d'une estrade.

Le soir, des orateurs se succèdent au micro pour réclamer le départ du Premier ministre chiite Nouri al-Maliki, relayant les appels de tribus sunnites d'Anbar (ouest), qui jugent que ce dernier "les a insultés".

Car le mouvement de la place al-Haq traduit le malaise généralisé de la minorité sunnite.

"Le gouvernement de Bagdad ne devrait ni nous exclure, ni nous marginaliser. On nous refuse des emplois, nos droits sont niés. Le gouvernement n'enquête pas sur nos proches qui ont disparu et il voudrait que nous nous taisions?", s'indigne le cheikh Talal Khalid al-Saaoui, lors d'une interview avec l'AFP sur la place al-Haq.

Des drapeaux irakiens, dont un de l'époque de Saddam Hussein, ondulent au vent. La journée est rythmée par les appels à la prière de la mosquée al-Razzaq et les arrivées aléatoires de camions chargés de vivres.

"Nous sommes novices dans l'art de manifester", s'excuse Naji Abbas al-Mizan, propulsé porte-parole du campement.

Le chef de la tribu des Al-Achraaf à Samarra, le cheikh Haythem al-Haddad, dont le crâne est ceint du traditionnel keffieh rouge et blanc à damier, sonde la foule du regard.

"Toutes les tribus de Samarra participent (au mouvement). Il y a 25 tribus à Samarra et elles ont environ 10 à 15 tribus alliées", se félicite-t-il.

Le mouvement de protestation des sunnites irakiens a démarré en trombe dans les derniers jours de décembre, après l'arrestation de neuf gardes du ministre des Finances Rifaa al-Issawi, un sunnite.

Outre la libération de prisonniers, les manifestants réclament l'abrogation de lois antiterroristes dont ils estiment faire les frais.

Dans leur ligne de mire, Nouri al-Maliki a alterné les menaces et les concessions pour essayer de mettre fin au mouvement, qui se traduit notamment par le blocage de l'autoroute reliant Bagdad à la Syrie et à la Jordanie, dans la province sunnite d'Anbar.

Dernier geste en date: M. Maliki a fait libérer plus de 300 prisonniers, "des innocents", comme l'a reconnu le vice-Premier ministre Hussein Chahristani lundi.

Par ailleurs, les tribus s'estiment tout autant victimes des enlèvements et attentats, qui restent quasi-quotidiens dans la région de Samarra, que le reste des Irakiens.

Pis, s'insurge Ahmed Haza, un jeune habitant du campement, "Maliki a des milices (...). Il tue des gens. Il a des petites armées à sa disposition! Il doit partir". Etudiant en pharmacie à Kharkov en Ukraine, Ahmed dit être rentré en Irak pour "être aux côtés de (mes) frères" et "lutter contre l'injustice".

Mais les manifestants ne veulent surtout pas tomber dans l'écueil du confessionnalisme en faisant endosser la responsabilité de leurs malheurs à leurs concitoyens chiites et ainsi raviver les vives tensions entre les deux communautés.

"Nous demandons à nos frères chiites du sud (de protester), car nous sommes un seul peuple et nous voulons préserver l'unité nationale. Nous sommes tous unis par le sang et les liens de l'islam", souligne Abou Tarik, 51 ans.

Mais s'ils ont eux aussi manifesté, les chiites irakiens l'ont fait pour apporter leur soutien à Nouri al-Maliki.

gde/tg/sw

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