2012 est marquée par des acquisitions québécoises à l'étranger

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COUCHE TARD
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MONTRÉAL - Deux poids, deux mesures? Les entreprises québécoises ont multiplié les acquisitions à l'étranger en 2012, mais quand le géant américain Lowe's a voulu mettre la main sur le quincaillier en difficulté Rona (TSX:RON), la levée de boucliers a été immédiate.

En 2012, le Québec inc. a connu une année exceptionnelle sur la scène internationale. La pharmaceutique Valeant (TSX:VRX), qui a déménagé son siège social à Montréal cette année, a effectué plusieurs acquisitions dont la valeur totale a dépassé les 3,5 milliards $ US. CGI (TSX:GIB.A) a acquis la firme britannique Logica pour 2,8 milliards $ avec l'aide de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Alimentation Couche-Tard (TSX:ATD.B) a acheté le détaillant norvégien Statoil Fuel & Retail (SFR) pour 2,7 milliards $. Saputo (TSX:SAP) a avalé l'entreprise texane Morningstar Foods pour 1,45 milliard $ US. Et Cogeco (TSX:CCA) s'est porté acquéreur du câblodistributeur américain Atlantic Broadband pour 1,36 milliard $ US.

Genivar (TSX:GNV) et Stella-Jones (TSX:SJ) ont aussi réalisé des acquisitions étrangères cette année, alors que la Banque Laurentienne (TSX:LB) et Fiera Capital (TSX:FSZ), entre autres, ont effectué des transactions importantes au Canada.

«Ç'a été une année faste et c'est encourageant: les entreprises québécoises relèvent merveilleusement bien le défi de la mondialisation», se réjouit Michel Nadeau, directeur général de l'Institut sur la gouvernance.

«On a rarement vu un contexte macroéconomique aussi favorable pour permettre à nos entreprises de faire des transactions qui vont les transformer», constate Luc Bachand, chef de BMO Marchés des capitaux au Québec, en évoquant les faibles taux d'intérêt, la force du dollar canadien et les liquidités abondantes dont disposent actuellement bon nombre de grandes sociétés canadiennes.

Les dirigeants ambitieux n'hésitent pas à tirer parti de la faiblesse relative de l'économie en Europe et, dans une moindre mesure, aux États-Unis, pour mettre la main sur des entreprises prometteuses à bon prix.

«L'année 2013 pourrait aussi être une grande année parce qu'on va continuer à voir, d'après moi, un bon climat pour faire des transactions», avance M. Bachand.

Selon le Fonds de solidarité FTQ, 29 entreprises québécoises d'importance ont procédé à des acquisitions en 2012 alors qu'à peine 11 compagnies d'ici ont été vendues.

Il faut seulement espérer que les achats récents des entreprises québécoises produiront les bénéfices espérés. Après tout, notent les experts, la plupart des acquisitions se soldent par des échecs. On n'a qu'à penser à l'aventure américaine de Jean Coutu (TSX:PJC.A) et à l'incursion ratée de Cogeco au Portugal.

Hormis l'acquisition de SFR par Couche-Tard, qui a soulevé des inquiétudes chez les syndiqués scandinaves, aucune des acquisitions étrangères menées par des entreprises québécoises n'a suscité de fort mouvement de contestation.

En fait, la plupart des acquisitions d'entreprises ont lieu sans faire de vagues. On se rappelle de la vente de Provigo (acquise par Loblaws en 1998), de Vidéotron (acquise par Québecor en 2000) et d'Alcan (acquise par Rio Tinto en 2007), mais qui se souvient vraiment de la vente de Van Houtte (acquise par des Américains en 2007), de Sico (acquise par AkzoNobel en 2006) et de La Senza (acquise par Limited Brands en 2007)?

M. Nadeau fait remarquer que dans certains cas, les acquisitions d'entreprises québécoises par des intérêts étrangers ont eu du bon. Il donne l'exemple de Van Houtte, dont le siège social montréalais a continué à prendre de l'expansion malgré le changement de contrôle.

Ce n'est clairement pas ce succès que les politiciens québécois avaient en tête lorsqu'ils se sont empressés, dans une rare unanimité, de condamner l'offre d'achat de 1,76 milliard $ présentée par Lowe's pour Rona, cet été.

Le ministre des Finances de l'époque, le libéral Raymond Bachand, est allé jusqu'à demander au bras financier du gouvernement, Investissement Québec (IQ), d'acheter des actions du détaillant dans le but de le protéger. Ce n'est qu'en lisant le prochain rapport annuel d'IQ qu'on saura si la société d'État a obéi à cette commande inusitée. De son côté, sans qu'on le lui demande, la Caisse de dépôt a senti le besoin d'allonger 34,4 millions $ pour faire passer sa participation dans Rona à près de 15 pour cent.

Il faut dire que le déclenchement d'une campagne électorale était imminent. Mais encore aujourd'hui, nombreux sont les observateurs du milieu des affaires à croire qu'il faut empêcher à tout prix la vente de Rona.

«Le siège social de Rona (situé à Boucherville), c'est l'un des plus importants de la région de Montréal», relève Michel Magnan, professeur de comptabilité à l'Université Concordia.

«Je ne pense pas qu'on réagisse très différemment des gens dans d'autres pays», ajoute-t-il, en rappelant l'hostilité manifestée par le détaillant américain Casey's lorsque Couche-Tard a voulu en faire l'acquisition, en 2010.

Les spécialistes soulignent que la présence de sièges sociaux est importante pour assurer la vitalité économique d'une région métropolitaine. En plus de faire travailler des milliers de personnes, ces centres décisionnels confient de lucratifs mandats à plusieurs professionnels: avocats, comptables, ingénieurs, informaticiens, etc. Sans compter les achats faits aux fournisseurs locaux, un aspect particulièrement important dans le cas de Rona.

Il reste qu'au Canada anglais, on a mal compris la réaction quasi-épidermique de l'élite québécoise, perçue comme du nationalisme économique mal placé. Le célèbre financier montréalais Stephen Jarislowsky a résumé son malaise en quelques mots: «je ne vois pas pourquoi un détaillant ne pourrait pas appartenir à des étrangers».

Dans le reste du Canada, pourtant, l'opposition a été vive quand MDA (TSX:MDA), Potash (TSX:POT) et Nexen ont été visées par des offres d'achat provenant de l'étranger. Le gouvernement fédéral a bloqué le rachat de MDA et de Potash, n'y voyant pas d'«avantage net» pour le Canada. Il a autorisé la vente de Nexen à une société d'État chinoise, mais en promettant de s'opposer à des transactions semblables à l'avenir.

Une loi protectrice?

Louis Hébert, professeur de management à HEC Montréal, prévient que les entreprises étrangères qui souhaitent réaliser des acquisitions au Canada devront désormais s'attendre à «recevoir beaucoup plus d'attention qu'auparavant de la part des autorités réglementaires».

«Si c'était à refaire, Rio Tinto ne pourrait pas acquérir Alcan, estime-t-il. On trouverait quelque chose pour bloquer cette vente-là.»

Réagissant au feuilleton Rona, les principaux partis politiques québécois ont proposé des mesures pour rendre plus difficiles les prises de contrôle étrangères. Il importe toutefois de préciser que plusieurs grandes entreprises québécoises sont déjà protégées parce qu'elles sont contrôlées par des actionnaires détenant des actions multivotantes.

Le Parti québécois et le Parti libéral ont notamment promis d'adopter une loi pour permettre aux conseils d'administration, lorsqu'ils étudient une offre d'achat hostile, de ne pas tenir compte seulement des intérêts des actionnaires, mais aussi de ceux des autres parties prenantes: clients, employés, fournisseurs et créanciers, entre autres. Des dizaines d'États américains possèdent déjà une loi semblable, mais aucune province canadienne.

Clemens Mayr, avocat spécialisé en fusions et acquisitions chez McCarthy Tétrault, souligne qu'une loi permettrait d'énoncer plus clairement ce principe déjà entériné par deux arrêts de la Cour suprême du Canada. Il avertit toutefois que pour être efficace, cette voie devra aussi être empruntée par Ottawa et les autres provinces. Sinon, la valeur boursière des sociétés québécoises pourrait en pâtir.

Me Mayr rappelle que comparativement aux États-Unis et aux pays européens, le Canada a mis en place «relativement peu de barrières» pour protéger ses entreprises des appétits étrangers.

Le défi, c'est de trouver le juste équilibre. «Si on accepte le jeu que nos entreprises gagnantes vont acheter des firmes à l'étranger, il va aussi arriver que certaines des nôtres vont se faire acheter des fois, affirme Michel Nadeau. Il s'agit de défendre les quelques entreprises qui sont vraiment stratégiques.»

Rona a réussi à s'en tirer jusqu'à maintenant. Mais si l'entreprise ne se remet pas rapidement sur les rails, les prédateurs referont surface. À cet égard, l'année 2013 pourrait être déterminante.

«Forcément, quand tu réussis à te défendre, il faut performer après, dit Luc Bachand de BMO. Il faut mettre en oeuvre un plan d'affaires qui donne des résultats. Sinon, les actionnaires vont te dire: 'tu as laissé passer une offre et tu n'es pas capable de créer de la valeur'.»