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Psy, Gotye... pourquoi ces morceaux viraux sur internet sont devenus les «hits» de 2012

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Gotye, Psy et Carly Rae Jepsen | DR

RÉTROSPECTIVE - Le 1er janvier 2012 vous n'aviez jamais entendu leur nom à moins d'être leur producteur, pourtant Gotye, Carly Rae Jepsen et Psy sont les auteurs des trois tubes de 2012.

"Somebody that I used to know", "Call me maybe" et "Gangnam Style" ont tous trois été, à un moment donné, les morceaux les plus écoutés, vendus, téléchargés et surtout parodiés de 2012. Étrangement, ils n'ont pas été composés par David Guetta, Lady Gaga ou autre faiseur de tubes, c'est d'ailleurs la première fois que les trois interprètes des hits de l'année ne sont ni américains, ni britanniques...

Mais qu'est-ce qui a fait que ces tubes sont devenus des phénomènes de viralité jamais vu sur internet? Pourquoi tant de reprises et de détournements?

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Gotye est né en Belgique mais vit en Australie, Carly Rae Jepsen est canadienne, quant à Psy, il est coréen. Mais quelle que soit leur origine, leurs trois morceaux sont ce qu'Emmanuel Poncet, auteur d'Eloge des tubes et rédacteur en chef de GQ, appelle des "virus sonores". "Ils sont entrés par l'une de nos oreilles, un jour de l'année 2012, pour ne plus jamais en ressortir, tel un asticot vicieux dans une pomme trop mûre", décrit-il. Le tout est de comprendre pourquoi ces titres, chantés par des inconnus, se sont propagés de manière épidémique à travers le monde. Car comme l'explique Emmanuel Poncet, "les causes d'inoculation de ces mélodies infectieuses dans nos corps et nos cerveaux sont très différentes".

Quelques notes de guitare

Le premier "virus sonore" de 2012 est celui de Gotye. Sorti en juillet 2011, "Somebody that I used to know" est une chanson de rupture bien éloignée de celles d'Adele qui ont bouleversé le monde cette année-là. Il faudra plusieurs mois à ce morceau pour s'exporter au-delà de l'Australie mais, le 18 avril 2012, le single atteint la première place du "Billboard Hot 100" et Gotye devient ainsi le premier artiste australien à atteindre le sommet des charts américains depuis Savage Garden et "I knew I loved you" douze ans plus tôt.

Un clip vu plus de 350 millions de fois sur Youtube

Gotye a pourtant enregistré ce morceau avec des bouts de ficelles dans un studio aménagé dans la ferme de ses parents. "Tout le morceau est conçu autour de deux notes de guitare qu'il a échantillonné et fait tourner en boucle", décrit Olivier Julien qui enseigne l'histoire et la musicologie des musiques populaires à l'Université Paris-Sorbone.

L'artiste a en effet avoué avoir construit son morceau à partir des premières notes de "Seville", un morceau du compositeur brésilien Luis Bonfa qui date de 1967.

Cette boucle à partir de deux notes de guitare sèche fait partie de ces éléments qui restent dans la tête de l'auditeur. Mais pour les spécialistes, Gotye doit aussi son succès à l'impression de déjà vu - ou plutôt entendu - qui se dégage de son morceau.

"Le syndrome Sting"

"La première fois que j'ai entendu Gotye, c'était dans une publicité et j'ai cru reconnaître la voix de Peter Gabriel", confie Olivier Julien.

Pour l'auteur de l'Eloge des tubes: "Gotye, c'est la réapparition d'une vieille mélodie chronique qu'on croyait oubliée: le 'syndrome de Sting'. La première fois que je l'ai entendu j'ai cru que c'était un remix de "Englishman in New York" de l'ex-chanteur de Police. Même voix exténuée, même cordes pincées... énumère Emannuel Poncet. Le tube de Gotye repose donc sur la 'sensation de déjà ouï'. Ça a la couleur du Sting, ça ressemble à du Sting, mais ce n'est pas du Sting. Gotye serait à Sting, ce que Adele est à Dusty Springfield ou Allison Moyet: un pastiche sans alcool."

De la bonne humeur "maybe"

En parlant de "sans alcool", le second tube de 2012 est tout aussi édulcoré. "C'est une vraie chanson pop qui parle d'amour et de drague", résume Anthony Mansuy, rédacteur en chef du magazine de musique en ligne DumDum, qui a eu le coup de foudre pour "Call me maybe", le premier morceau de Carly Rae Jepsen.

Le clip officiel a été visionné plus de 360 millions de fois sur Youtube

Sortie en septembre 2011 au Canada, "Call me maybe" s'est imposé comme le tube de l'été suivant à travers le monde. Numéro un chez elle, puis dans tous les pays anglo-saxons, Carly Rae Jepsen s'accapare également la tête des charts en Europe. En décembre, les critiques musique du Guardian l'élisent meilleur morceau de l'année 2012.

Mais pourquoi un tel enthousiasme pour le morceau d'une chanteuse canadienne à frange qui - à 27 ans - chante son béguin pour le garçon de ses rêves à qui elle vient de donner son numéro?

"Il y a d'abord quelque chose qui se passe avec l'interprète, explique Anthony Mansuy. Il s'agit de son premier morceau, personne ne la connaît, son nom est imprononçable mais il se passe quelque chose de simple. Elle est très différente d'une Lady Gaga pleine de concepts, d'une Rihanna qui vit dans un psychodrame permanent. Contrairement à ces chanteuses, l'univers de Carly Rae Jepsen n'est pas compliqué, elle vient de rencontrer un garçon et nous parle d'un flirt avec simplicité."

Et c'est également cette naïveté qui a séduit les critiques du Guardian: le plus de cette chanson selon eux, c'est son refrain dénué de sexualité. Pas de trash à la Ke$ha, pas de trop plein d'émotions à la Adele... "Il y a quelque chose d'instantané qui se produit entre cette chanson et son auditeur. Carly Rae Jepsen te supplie presque de partager son clip sur Facebook. Bref, "Call me maybe" c'est la bonne humeur et la simplicité", insiste Anthony Mansuy.

Cette simplicité se retrouve d'ailleurs dans la construction de la chanson. "Les paroles du refrain ont l'avantage de pouvoir être comprises par n'importe quel jeune sans grande maîtrise de l'anglais", fait remarquer le rédacteur en chef de DumDum. Et Carly Rae Jepsen en abuserait presque puisque "ce fameux refrain prend presque 75% de la chanson", note le musicologue Olivier Julien.

La puissance d'un violon disco

Et puis il y a les violons... ou du moins ce synthétiseur qui sonne comme des cordes. "C'est surtout ce très efficace 'riff de violons disco symphoniques' qui favorise son caractère addictif", admet Emmanuel Poncet.

""Call me maybe" réactive la puissance "dancefloor" des tubes disco et funk des années 1970 avec des violons comme dans "Can't take my eyes off you" de The Boys town gang." Des cordes disco qui rappellent à Olivier Julien un autre succès disco sorti en 2001 : "Murder on the dance floor", de Sophie Ellis Bextor. "À la différence près que dix ans plus tôt on n'aurait jamais accepté que le violon soit uniquement synthétique", fait-il remarquer.

Pour écouter les premiers sons de violon, rendez-vous à 1:32.

"Call me maybe", c'est le contraire des 'sanglots longs des violons de l'automne' de Verlaine, on pourrait appeler ça 'les brefs émois des violons de l'été' de Carly", résume Emmanuel Poncet. Mais les violons de cette chanson pop ont fini par être pris de court par un nouveau virus sonore, celui "du cheval fou".

"Le virus du cheval fou"

Son clip, devenu le plus visionné de l'histoire d'Internet, a dépassé le milliard de vues sur Youtube. Le phénomène autour du chanteur sud-coréen Psy est inédit, et ce, à tous les niveaux.

Si l'auteur de l'Eloge des tubes parle "d'un virus du cheval fou", c'est parce que Psy "a réussi à faire danser sa 'danse du cavalier' à la planète entière comme si elle était possédée!"

Depuis la sortie de son morceau en août 2012, ce chanteur rondouillard a fait danser des dizaines de milliers d'inconnus lors de flashmobs, mais aussi Ban Ki-Moon, James Cameron, le dissident chinois Ai Wei Wei, Britney Spears... on en passe et des meilleurs. Même Barack Obama pourrait avoir craqué pour ce saut de jambes en rythme et ses mouvements de bras mimant rênes et lassos imaginaires.

Derrière le succès de "Gangnam Style" il y a donc une danse très "cheesy" (de mauvais goût) comme la décrit Psy. Mais si ce morceau a été numéro un sur les plateformes de téléchargement légal, cela signifie que le public s'est également enthousiasmé pour la chanson en elle-même et ce, malgré des paroles en coréen.

Oui, les paroles d'une langue aussi étrangère que le coréen peuvent également rester dans la tête d'un auditeur... Pour l'expliquer, Emmanuel Poncet parle de "hook (accroche ou hameçon en français) onomatopeique": "les Oppa et autres mots imprononçables de "Gangnam Style" sonnent à la fois comme du charabia enfantin pour cour de récréation numérique, et comme de joyeux cris de guerre", décrit-il. L'auditeur est surpris, écoute à nouveau, puis répète phonétiquement et euphoriquement. Certains ont d'ailleurs réinventé les paroles en fonction de ce qu'ils entendent:

Quant à l'instrumentale de "Gangnam Style", le son de ce morceau n'est pas si éloigné des tendances occidentales. Pour le musicologue Olivier Julien, ce morceau n'a pas grand chose à voir avec la Korean Pop (K-pop) et s'apparente beaucoup plus à la fameuse French Touch, la "patte française" de la musique électro.

"On retrouve une rythmique très compressée et des effets de filtres comme il peut y en avoir chez Daft Punk et les autres", analyse Olivier Julien. Une boucle disco et des sons filtrés, c'est d'ailleurs ce que l'on entend dès les premières notes du morceau avec un son qui s'intensifie progressivement.

Mais, comme les morceaux de Gotye et Carly Rae Jepsen, "Gangnam Style" serait bien peu de chose sans la vidéo.

"Youtube killed the radio stars"

Les trois phénomènes musicaux de 2012 ne sont plus seulement des succès radiophoniques ou télévisuels. "Youtube est devenu aux années 2010 ce que MTV était aux années 1980 - "video killed the radio stars" chantait The Buggles en 1982", explique Emmanuel Poncet... 30 ans plus tard c'est "Youtube killed the radio stars".

La chanson pop de Carly Rae Jepsen a été mise en avant dans une vidéo réalisée par Justin Bieber et ses amis avant même la sortie du clip officiel. Promue par une vidéo de star, elle est ensuite reprise par des milliers de cinéastes amateurs sous forme de lipdubs et parodies: des mannequins de la marque Abercrombie & Fitch, aux résidents d'une maison de retraite en passant par une troupe de soldats américains en Afghanistan.

Concernant Gotye, les reprises sont surtout musicales. Mais, croulant sous les "covers" vidéos de "Somebody That I Used To Know", ce dernier a fini par les compiler dans un remix de sa confection. "Je suis réticent à l'idée d'ajouter une nouvelle interprétation à la montagne de reprises de "Somebody That I Used To Know" (...), a-t-il expliqué, mais je n'ai pas pu résister aux possibilités de remixer une source aussi large et connectée." Voici le résultat:

"Gangnam Style" est, sur ce point aussi, un phénomène sans précédent. Pour le tube de Psy, les possibilités d'imitations sont décuplées par l'extrême labilité du clip: danse, costumes, stéréotypes, scène de l'ascenseur,... les internautes n'ont qu'à se servir pour imaginer LEUR "Gangnam Style". Et puisque dans ce morceau Psy s'amuse des clichés du quartier Gangnam à Séoul, certains en ont fait de même pour leur ville, leur pays, etc.

Un site Internet répertorie ainsi plusieurs milliers de reprises vidéos de "Gangnam Style" tandis qu'une page Wikipedia énumère les différentes influences du morceau sur la culture populaire de 2012.

Qu'il s'agisse de Gotye, Carly ou Psy, chaque reprise vidéo a ainsi contribué à attirer plus encore l'attention sur le morceau original. Chaque parodie est une nouvelle porte d'entrée vers l'original: l'internaute fan du Seigneur des anneaux peut ainsi découvrir le morceau de Psy à travers le remake "Gandalf Style", tout comme certains ont découvert "Call me maybe" grâce à son détournement sur le site de tchat vidéo Chatroulette.

En 2012, pas de hit sans clip donc, mais il faut ajouter "sans pub, sans lipdub, sans pastiche, sans cover", précise Emmanuel Poncet.

Entre Youtube et le téléchargement légal, "Gangnam Style", "Call me maybe" et "Somebody that I used to know" incarnent un moment particulier dans l'histoire de la musique: "nous pourrons certainement parler des trois titres qui ont enterré le disque comme support physique", conclut Olivier Julien.

» Retrouvez toutes les reprises vidéos de ces trois morceaux dans le vidéorama ci-dessous:

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Les parodies et reprises des trois tubes de l'année 2012
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