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Vous pensez que les Baby Boomers canadiens sont plus politisés que la Génération Y? Détrompez-vous

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MANIFESTATION
AFP

C'est le premier octobre et les feuilles changent de couleurs sur le campus de l'Université Ryerson dans le centre-ville de Toronto. Gabriel Nadeau-Dubois, vingt-deux ans et l'un des visages les plus visibles à émerger des manifestations étudiantes au Québec, effectue une visite dans le cadre d'une tournée pancanadienne partageant les leçons du « printemps érable » québécois.

Dans l'une des cours centrales de l'école, l'hymne classique d'appel à l'action de Bob Marley de 1973, « Get Up, Stand Up », joue sur les hauts parleurs.

La plupart des étudiants de Ryerson semblent n'avoir aucune idée qu'un rassemblement est planifié. Sur scène, un organisateur fait un appel à la foule de se rapprocher de la plateforme pour se joindre aux cris de ralliement. Quelques étudiants incertains s'avancent doucement.

Nadeau-Dubois observe sur le côté, fumant une cigarette. Bien qu'il face la une de plusieurs médias au Québec, il semble que peu d'étudiants ici savent qui il est. Plus tard dans la journée, il ira visiter l'Université York de Toronto, pour y animer un séminaire sur la façon dont les étudiants québécois ont réussi à bloquer une hausse des frais de scolarité et ont contribué à la chute du gouvernement libéral de l'ancien premier ministre Jean Charest.

À York par contre, le taux de participation est encore moins impressionnant. La vingtaine de personnes présentes dans l'audience, la moitié étant des médias, sont loin de remplir la salle.

« C'est clairement le plus petit événement de notre tournée », a dit GND : son surnom le plus connu au Québec. « Nous étions plus de cent cinquante à London, nous attendons beaucoup plus de gens à Ryerson ce soir et il y a déjà trois cents billets de vendus à Vancouver. »

Même pendant son discours, des centaines d'étudiants aux alentours s'affairent sur des machines distributrices et sur leurs appareils mobiles, dans une scène ressemblant plutôt à un centre d'achat. Si la lutte est entre le capitalisme et l'activisme politique, il n'est pas difficile de constater quel adversaire est en train de gagner.

Parler de ma génération

Si vous faites partie de la Génération Y, il y a de fortes chances que vos parents soient des baby-boomers.

Et si vos parents sont des baby-boomers, il y a de fortes chances que vous les ayez entendu se vanter d'avoir changé le monde.

Les droits civils, la libération des femmes, la révolution sexuelle et les manifestations contre la guerre du Vietnam sont les légendes avec lesquelles les « enfants du millénaire » ont grandi.

De nos jours, de nombreux boomers déplorent l'apathie politique de leur progéniture, et vous pourriez en convenir si vous aviez été présents à quelques-uns des événements de la tournée de GND, en dépit de tous les efforts de quelques croyants.

À York, GND est accompagné de Chloé Zawadzki-Turcotte, une autre figure proéminente des manifestations étudiantes au Québec, et par Ethan Cox, un organisateur politique et écrivain pour le site Web Rabble. Ils expliquent comment organiser un mouvement étudiant efficace. Les dirigeants des groupes marxistes et socialistes de York écoutent attentivement. Une jeune femme portant des écarteurs en bois aux oreilles gribouille en majuscules : « C'EST TA CHANCE DE REVANCHE, CELA VA LEUR MONTRER. »

Lorsqu'on lui demande s'il croit que les étudiants ontariens manquent d'enthousiasme comparativement à leurs voisins québécois, GND est optimiste :

« Si je me souviens il y a deux ans au Québec, nous étions exactement pareils. Les étudiants étaient apathiques, cyniques, pas intéressés par la politique, dit-il. C'est quelque chose qui peut changer très rapidement. Les esprits peuvent s'ouvrir très rapidement face à l'injustice. Cela prend seulement des gens qui travaillent et il faut aller les voir pour les convaincre de se mobiliser. »

La Génération Y influente

GND a été témoin d'un soulèvement des jeunes au Québec, mais les statistiques suggèrent que le reste des postboomers canadiens demeurent solidement assis sur leurs sièges.

En réalité, c'est devenu une sorte de cliché que la jeunesse d'aujourd'hui ne vote tout simplement pas.
« Dans les années soixante, les électeurs nouvellement admissibles participaient à un taux de soixante-dix pour cent; arrivé dans les années 2000, ce taux avait baissé à trente pour cent », dit Alison Loat, cofondatrice et directrice exécutive chez Samara, un organisme de charité qui travaille à améliorer l'engagement politique au Canada.

En effet, seulement 38,8 pour cent des électeurs âgés entre dix-huit et vingt-quatre ans ont voté aux dernières élections fédérales, comparativement au taux de participation général de 61,1 pour cent. Par contre, de manière assez intéressante, 74 pour cent des postboomers sondés par Abacus Data et HuffPost, ont dit que de voter régulièrement aux élections est « très important » pour être un bon citoyen.

Le taux de participation est un indicateur important de l'engagement civique; mais d'autres formes d'engagements, même si elles sont notoirement difficiles à mesurer, sont possiblement plus importantes pour mieux comprendre la Génération Y.

Cynisme électoral vs Cynisme politique

GND pense qu'il est important de faire la distinction entre « cynisme électoral et cynisme politique. »
« Je pense que beaucoup de jeunes ne se reconnaissent plus dans ces vieux partis, dans ce gros spectacle qu'est devenue la politique, dit-il. Ils préfèrent faire de la politique autrement. »

Le sondage du HuffPost auprès des « millénaires » (postboomers) canadiens suggère que GND est sur la bonne trace. Seulement quinze pour cent de jeunes de la Génération Y ont dit que la participation dans les partis politiques était une très importante partie du devoir de citoyen donner aux organismes de charité et l'implication dans des groupes sociaux arrivait devant au chapitre des priorités).

La Génération Y s'implique de façon différente

« Lorsqu'on observe les jeunes, ils sont plus impliqués qu'avant dans l'organisation communautaire, les causes spécifiques, l'activisme dans les ONG, » a dit le candidat à la chefferie du Parti libéral fédéral Justin Trudeau, vêtu d'un look « jeune » pour sa campagne, avec ses jeans, son petit veston sport et sa chemise décontractée ouverte, pendant un événement organisé via Facebook à Toronto à la mi-octobre.

Il manquait de chaises pour asseoir tous les journalistes dans la salle de conférence de la Galerie d'Arts d'Ontario où il devait faire une allocution. Pour un événement politique, l'audience était jeune.

Des journalistes se promenaient de l'avant à l'arrière, prenant des photos avec leurs iPhone pendant que Trudeau entonnait sur la frustration de la Génération Y avec la politique.« Ils sont intéressés. Il n'ont tout simplement pas l'impression que la politique est digne de leur temps », dit-il.

Une étude provenant de Samara a révélé que les moins de 35 ans sont plus enclins à prendre part à des manifestations, faire du bénévolat, organiser des événements publics et participer à des causes spécifiques que leurs aînés et sont « deux fois plus susceptibles de s'engager dans une discussion politique en ligne », dit Loat.

Inversement, dit l'étude, les plus de 35 ans sont « plus susceptibles d'appartenir et de faire des dons à des partis politiques, de faire du bénévolat pour des campagnes électorales et de participer à des réunions politiques. »

Alors pourquoi les Canadiens sont-ils aliénés de la politique traditionnelle?

« Nous sommes dans un cercle très négatif, un cercle vicieux dans la politique en ce moment, où les politiciens ne rejoignent pas les jeunes, de sorte que les jeunes ne se soucient pas d'eux, ils ne votent pas et par conséquent, les politiciens tentent encore moins de les rejoindre », dit Trudeau.

Est-ce qu'un manque d'engagement inquiète le premier ministre boomer Stephen Harper et les conservateurs au pouvoir? Ou profitent-ils de l'apathie postboomer?

Selon Zach Paikin, un jeune libéral et blogueur pour le HuffPost, les conservateurs ont calculé les dernières élections dans l'optique de priver les jeunes de leurs droits.

« Harper a volontairement choisi le 2 mai pour la dernière date d'élection... Toute la campagne électorale prenait lieu pendant le mois d'avril qui est la période d'examens, dit Paikin. Si vous êtes concentré sur vos examens, vous ne pensez pas aux enjeux des élections et peut-être oublierez-vous même de voter. »

Même si le jeune étudiant de 21 ans de l'Université de Toronto ne peut que spéculer sur les intentions de Harper, il est certain que les conservateurs en souffriraient si plus de jeunes commençaient à voter.
Selon le sondage mené par Abacus/HuffPost, le NPD a 36 pour cent d'appuis, neuf points en avance sur les conservateurs parmi les électeurs millénaires décidés. Avec 27 pour cent, les conservateurs devancent les Libéraux par seulement trois points parmi les électeurs de la Génération Y.

Il n'y a seulement qu'en Alberta et dans les Prairies que les jeunes canadiens sont en faveur des conservateurs devant le NPD. Et l'un de ces partis conservateurs de l'Alberta encourage les millénaires à s'impliquer dans le processus politique.

À 32 ans, Michelle Rempel est la plus jeune députée au sein du Parti conservateur et une fervente défenderesse de l'engagement de la jeunesse.

La représentante de Calgary-Centre-Nord veut que les jeunes Canadiens sachent qu'il n'a jamais été aussi facile de se présenter aux élections.

« Je pense qu'il y a beaucoup de gens, surtout dans ce groupe d'âge, qui ont besoin de comprendre le caractère unique du système politique canadien, dans le sens qu'il est adapté à tout le monde, de tous âges et qu'il est facile de s'impliquer et de faire une différence », dit Rempel, en référence aux coûts relativement faibles des campagnes par rapport aux élections américaines.

« Je pense que nous l'avons vu lors des dernières élections. Nous avons un Parlement très jeune en comparaison à avant. Et je pense que c'est une très, très bonne chose. Je pense que la catégorisation de ce groupe comme complètement apathique est fausse. »

Il suffit de demander à Pierre-Luc Dusseault, un des nombreux élus de la Génération Y au Parlement en 2011, pendant la vague orange du NPD. Il n'avait que 19 ans lorsqu'il est devenu le plus jeune député de toute l'histoire du Canada.

Maintenant âgé de 21 ans, le représentant de Sherbrooke révèle que lors d'une récente tournée des campus étudiants, les jeunes s'entendaient tous pour dire que le plus grand obstacle à devenir politiquement engagés était : le temps.

« Certaines personnes nous disent qu'ils ont trop de choses à faire, ils sont à l'université, ils travaillent, c'est très dur pour eux de s'impliquer dans d'autre chose, dit Dusseault. Aujourd'hui, avec les frais de scolarité plus élevés, les gens doivent travailler pour arriver être capables d'aller à l'université. »

Mais cet argument ne pèse pas très lourd pour Paikin, qui croit que c'est plutôt plus facile pour les jeunes de s'impliquer en politique, car ils ne font pas face à la perspective d'une baisse de salaire ou aux responsabilités du mariage et des enfants.

Droits

Il y a une chose sur laquelle tout le monde semble se mettre d'accord, c'est que le problème le plus susceptible de mobiliser la Génération Y, est d'avoir à payer pour la retraite des boomers tout en luttant pour maintenir leur niveau de vie.

Les changements aux droits en matière de soins de santé et de pensions et les craintes face à l'économie sont revenus à maintes reprises au cours des recherches pour cet article.

« Nous traversons une crise démographique en ce moment, dit Paikin. Ma génération va d'abord et avant tout se préoccuper de l'économie et tenter de rejoindre les deux bouts; particulièrement comment ils vont supporter le fardeau de la société dans une économie qui va coûter de plus en plus cher au fur et à mesure que le temps passe. »

Les choses doivent bouger

Citant des statistiques de la C.D. Howe Institute, Paikin a déclaré « qu'il va y avoir une obligation de doubler les impôts de tout le monde pour arriver à payer tout cela [les pensions et les soins de santé] si nous n'arrivons pas à nous engager dans une réforme des services dans un avenir rapproché. »

C'est exactement là-dessus que le gouvernement a mis l'emphase, dit Rempel, en citant les changements à la pension de vieillesse dans le plus récent budget.

Elle vante l'augmentation de l'âge limite pour l'accès à la pension de vieillesse de 65 à 67 ans que les conservateurs ont instauré, pour justement s'assurer que les pensions des Canadiens seront encore là pour la Génération Y.

Mais beaucoup ont critiqué le gouvernement d'attendre jusqu'en 2029 pour la mise en oeuvre complète du changement, laissant la grande majorité des baby-boomers prendre leur retraite sans être affectés.

De plus, les changements du gouvernement par rapport à l'âge de la retraite ne cadrent pas du tout avec les espoirs et les aspirations des millénaires interrogés par Abacus/HuffPost. Un répondant sur quatre avoue vouloir prendre sa retraite avant l'âge de 60 ans, malgré que seulement dix-sept pour cent s'attendent à ce que ça se produise.

« Nous savons tous que les votes sont en majorité avec les générations plus vieilles, dit Paikin. Vous n'allez pas couper massivement dans les plans de pensions des gens ou dans leurs services de santé si vous voulez que ces gens-là votent à nouveau pour vous à ce stade-ci. »

« Ma génération doit s'inquiéter à ce sujet, et c'est pourquoi ils doivent arrêter de s'asseoir dans leurs sièges. »

Une force politique naissante

Est-ce que l'insatisfaction à l'égard de l'héritage laissé par les baby-boomers pourrait être la force qui conduit la Génération Y à s'engager politiquement à la même échelle que leurs parents?

Est-ce que le faible taux de participation de jeunes électeurs serait un signe de la frustration grandissante par rapport au statu quo politique? Est-ce que la colère pourrait se manifester dans un mouvement populaire massif?

Il ne manque pas de problèmes pour la Génération Y, mais l'un d'eux se démarque des autres. La grande majorité - 57 pour cent - des enfants du millénaire interrogés par HuffPost ont mentionné l'emploi parmi les trois premiers enjeux les plus importants de leur génération. Près d'un sur trois, 29 pour cent a dit que c'était l'enjeu le plus important.

« Il ne faut surtout pas sous-estimer le pouvoir de cette génération à utiliser sa taille et son influence pour arriver à ses fins », dit David Coletto de chez Abacus.

« D'un point de vue politique, d'une perspective plus large, cela représente de nombreux défis pour le gouvernement, au fur et à mesure qu'ils essaient de gérer ces sentiments de colère et d'angoisse qui existent. »

Regardez simplement le Québec, où les postboomers sont les derniers à penser qu'une carte de membre d'un parti politique est importante, selon le sondage Abacus/HuffPost. La recherche de Samara a permis de découvrir que les Québécois sont les « moins satisfaits avec la façon dont fonctionne la démocratie canadienne », selon Loat.

Est-ce que ce pourrait être une coïncidence que les étudiants aient pris la rue par milliers dans la même province où le cynisme politique est à son plus haut?

C'était une crise d'équité, autant ici qu'à l'étranger, qui a transformé une génération de hipsters fumeurs de pot en activistes politiques. Peut-être faudra-t-il une crise semblable pour enflammer l'activisme politique dans la Génération Y.

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