Un texte de François Messier

Le surveillant de chantier Michel Paquette soutient qu'il n'était pas au courant que des entrepreneurs en construction faisaient de la collusion pour se répartir les contrats de construction à Montréal, mais admet qu'il se doutait qu'il y avait de la corruption.

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L'homme, qui est surveillant de chantier depuis 19 ans, admet avoir reçu des cadeaux d'entrepreneurs, comme des bouteilles de vin et des billets de hockeys, mais affirme n'avoir d'aucune façon fait bénéficier ces personnes de retours d'ascenseur.

Il dit avoir été très surpris de l'ampleur du système d'extras bidons auquel a dit avoir participé Luc Leclerc, un ingénieur qui a supervisé une trentaine de ses chantiers, tout en reconnaissant avoir eu « des doutes ».

Il dit qu'il était quand même « confortable » avec les données qu'il remettait à Luc Leclerc et que « s'il a fait des choses c'est à mon insu ».

Michel Paquette dit que vers 2000, sinon 2002, l'entrepreneur Tony Conte de Conex lui avait demandé s'il voulait faire plus d'argent. « Je lui ai dit non, je n'embarque pas là-dedans », mais concède qu'il n'en a alors rien dit à ses supérieurs, qu'il avait peur de perdre son emploi.

« Je ne voulais pas embarquer dans ces combines-là, je trouvais que j'étais bien payé à la Ville de Montréal ». Les cadeaux, explique-t-il, étaient « suffisants ».

Paquette dupé par Leclerc?

En contre-interrogatoire, l'avocat de la Ville de Montréal Martin St-Jean a présenté au témoin une feuille de calcul faite conjointement par Michel Paquette et un employé de Pavages CSF dans le cadre d'un contrat effectué par la compagnie dans l'arrondissement Sud-Ouest.

Les informations contenues sur cette feuille, c'est-à-dire les quantités de matériaux utilisés dans le cadre du contrat, ont été transmises à Luc Leclerc, afin qu'il puisse préparer le décompte final des quantités utilisées au chantier. Ce décompte, une fois approuvé, ouvrait la voie au paiement.

Or, selon les documents présentés par Me St-Jean, la feuille de calcul préparée par Michel Paquette faisait état d'une quantité de 3783 mètres pour du trottoir monolithe, alors que le décompte progressif, préparé par Luc Leclerc à partir de ces informations, fait plutôt état de 4116 mètres.

Confronté à cet écart, le témoin a expliqué que Luc Leclerc lui demandait souvent de lui donner les informations de la feuille de calcul au téléphone, et de conserver cette feuille dans ses propres dossiers. Selon Me St-Jean, la feuille de calcul déposée en preuve a bel et bien été retrouvée dans le dossier de M. Paquette par le contrôleur de la Ville.

Le commissaire Lachance a suggéré à Michel Paquette que Luc Leclerc avait donc « ajusté » de son propre chef les quantités utilisées au chantier. « Je ne pourrais pas le confirmer », s'est contenté de répondre le témoin.

Un homme victime de la mafia suivra à la barre

Le témoignage du surveillant de chantier Michel Paquette a été suivi par celui de Martin Carrier, de Québec, ainsi que celui de l'enquêteur du SPVM Éric Vecchio.

François Thériault, un autre surveillant de chantier, devait à l'origine succéder à M. Paquette à la barre, mais la commission s'est vue obligée de changer l'ordre des témoins « pour des raisons qui échappent à notre contrôle ».

Martin Carrier est le président de la compagnie Céramiques Lindo, de Québec, victime en 2004 d'intimidation de la part du clan Rizzuto, comme le rapportait Enquête.

M. Carrier a reçu à l'époque un appel de menaces de Francesco Del Balso, un proche de Rizzuto pour le décourager de soumissionner sur un contrat à Montréal.

Il persiste, obtient le contrat, et un mois plus tard, Del Balso le rappelle : « tu n'as pas écouté, on t'avait averti, c'est fini ».

Il dit avoir été de nouveau menacé en février 2011. Il reçoit alors une carte de condoléances avec inscrit dessus : dernier avis.

Éric Vecchio était déjà venu devant la commission, fin septembre, pour exposer le fonctionnement de la mafia sicilienne montréalaise.

Mercredi, le témoignage de Michel Paquette n'a guère permis à la commission de progresser, sinon pour comprendre les liens entre les surveillants de chantier, les ingénieurs qui supervisaient leur travail et les entrepreneurs en construction.

MM. Paquette et Thériault sont appelés à témoigner après avoir été montrés du doigt par l'ex-propriétaire d'Infrabec Lino Zambito et par un ingénieur responsable de la surveillance des chantiers à la Ville de Montréal, Luc Leclerc.

Ils sont soupçonnés d'avoir aidé les entreprises à réclamer des extras bidons, payés à même l'argent des contribuables.

Ils ont d'ailleurs été tous deux suspendus sans solde par la Ville, au même titre que Gilles Vézina et Yves Themens, les deux derniers témoins entendus par la commission.

Depuis 19 ans, Michel Paquette surveille des chantiers pour différents ingénieurs chargés de projet, dont Luc Leclerc. Sa tâche consiste essentiellement à s'assurer que les plans et devis soient respectés et que les travaux ne soient pas bloqués en raison des équipements de services d'utilité publique (téléphone, électricité).

La voie royale pour les extras, selon Zambito

Lors de son témoignage devant la commission, le 1er octobre, Lino Zambito a dit que Michel Paquette et François Thériault collaboraient dans le stratagème des extras bidons réclamés par des entrepreneurs en construction.

Michel Paquette, a-t-il dit, « faisait ce qu'il avait à faire pour que les extras, quand il y avait des extras bidons, ça fonctionne ». Il a estimé avoir fait deux projets avec lui, mais n'en a finalisé aucun puisque sa compagnie a fait faillite.

François Thériault « fonctionnait dans le stratagème » lui aussi, a-t-il ajouté. « À son niveau, il était capable, sur le chantier, d'autoriser certains extras, parce que c'est lui qui gardait le journal quotidien des opérations ».

Zambito a dit que François Thériault touchait un pot-de-vin équivalant à 15 % des faux extras touchés par l'entrepreneur.

Luc Leclerc a pour sa part affirmé qu'il bénéficiait d'une bonne « complicité » avec François Thériault et Michel Paquette.

Un document déposé en preuve mardi par la commission a permis d'établir que les deux hommes travaillaient beaucoup plus fréquemment avec Luc Leclerc qu'avec d'autres ingénieurs responsables de la surveillance des chantiers.

Selon ce document, entre 1999 et 2011, François Thériault a été surveillant de chantier pour Luc Leclerc pour un total de 53 contrats et Michel Paquette pour 30 autres contrats. M. Leclerc a eu la charge de 181 contrats en tout durant cette période.

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  • Avril 2009

    Les premiers appels en faveur d'une commission d'enquête publique sur la construction sont lancés à l'Assemblée nationale.

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    L'hôtel de ville de Montréal annule le plus gros contrat de son histoire, une entente de 355 millions $ pour l'acquisition de compteurs d'eau, après la découverte d'irrégularités. Des rumeurs circulent selon lesquelles d'influents politiciens auraient séjourné sur le yacht de l'un des entrepreneurs ayant remporté une partie du contrat.

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  • Octobre 2009

    Quelques jours avant les élections municipales à Montréal, le magazine Maclean's publie son édition de novembre avec le titre «Corrompue, en ruine et criminalisée, Montréal est une honte» sur sa couverture.

  • Octobre 2009

    Québec annonce le déclenchement de l'Opération Marteau, une unité policière provinciale établie pour faire la lumière sur la corruption et la collusion dans le domaine de la construction.

  • Mars 2010

    L'ancien ministre de la Justice Marc Bellemare accuse le gouvernement libéral d'avoir accepté de généreuses contributions politiques visant à influencer les nominations de juges. Jean Charest déclenche la commission Bastarache pour faire la lumière sur ces allégations.

  • Mai 2010

    Le député libéral et ministre de la Famille Tony Tomassi est forcé de démissionner après la diffusion d'informations selon lesquelles il utilisait une carte de crédit fournie par la firme de sécurité BCIA, firme qui a conclu des contrats avec le gouvernement. M. Tomassi fait maintenant face à trois accusations au criminel.

  • Août 2010

    La firme d'ingénierie Axor se voit imposer des amendes pour avoir illégalement donné 150 000 $ aux trois plus importantes formations politiques du Québec, dont 113 000 $ aux libéraux.

  • Octobre 2010

    «Mafia Inc.», un livre des journalistes d'enquête André Noël et André Cédilot, révèle que jusqu'à 600 entreprises versent un montant d'argent à la mafia sur une base régulière pour être «protégées».

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    Le Maclean's fait encore des vagues, cette fois en qualifiant le Québec de «province la plus corrompue au Canada». La couverture du magazine montre l'emblématique Bonhomme Carnaval tenant un porte-document débordant d'argent.

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    La Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) s'affiche en faveur d'une commission d'enquête publique sur la construction, laissant les libéraux de Jean Charest virtuellement seuls à s'y opposer.

  • Novembre 2010

    Les libéraux survivent à une motion de non-confiance à l'Assemblée nationale grâce à leur majorité. Le premier ministre reporte un voyage en France avec deux ministres pour s'assurer que son gouvernement ne tombe pas.

  • Janvier 2011

    La commission Bastarache conclut à l'absence de népotisme dans la nomination des juges au Québec.

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    Sept personnes, dont une ex-mairesse de Boisbriand, des cadres d'entreprises de construction, un ingénieur et deux consultants, sont arrêtées dans le cadre de l'Opération Marteau. Ils sont accusés de fraude, d'extorsion, d'avoir proféré des menaces et d'abus de confiance.

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    Québec annonce la création de l'Unité permanente anti-corruption, bâtie sur le modèle des services d'enquête de la ville de New York.

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    La fuite du rapport explosif de Jacques Duchesneau, patron de l'Unité anticollusion, met le feu aux poudres. L'ancien chef de police conclut que le ministère des Transports est impuissant face à la collusion et que le crime organisé et les entreprises de construction sont responsables des coûts très élevés payés par l'État pour ses projets de construction. Une partie du magot serait ensuite transférée vers les caisses électorales des partis politiques, affirme le rapport Duchesneau.

  • Septembre 2011

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    Jean Charest annonce la création d'une commission d'enquête sur l'industrie de la construction présidée par la juge France Charbonneau. Mais le fait que la commission ne relève pas de la loi sur les commission d'enquête et n'accorde pas l'immunité aux témoins suscite un tollé.

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  • Février 2012

    Dans un message vidéo pré-enregistré, la juge France Charbonneau lance un appel aux Québécois afin qu'ils fournissent de l'information à sa commission.

  • 1er octobre 2012

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