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28/10/2012 03:13 EDT | Actualisé 27/12/2012 05:12 EST

« L'Omerta est très forte encore aujourd'hui» - Richard Pound

Richard Pound est catégorique. L'UCI ne pouvait pas ignorer ce qui se passait. Dans un long entretien à Radio-Canada Sports, il tente d'expliquer l'affaire Armstrong.

L'ancien président de l'Agence mondiale antidopage (1997-2007) trouve que le rapport de l'Agence américaine antidopage (USADA) arrive trop tard, mais que l'écart rétrécit entre les méthodes de dopage et celles de détection.

« Il est trop tard, mais enfin, on arrive à la conclusion qu'il mérite, lance d'entrée M. Pound à propos de Lance Armstrong. C'est trop tard, parce que ça a duré une dizaine d'années sans qu'il soit attrapé, avec les menaces contre les gens qui savaient tous les faits, mais enfin, le jour est arrivé. »

Dans l'entretien diffusé dans le cadre de l'émission Culture physique, Richard Pound admet que cette affaire va beaucoup plus loin qu'une simple affaire de dopage.

« C'est difficile dans les choses comme ça de rester simplement au niveau du contrôle positif, parce qu'il y a trop de choses qu'on peut faire pour éviter un contrôle positif », admet-il.

« On est dans la corruption, et le dopage est une forme de corruption, précise-t-il. Non, ce n'est pas facile. C'était un des défis, même pour l'agence mondiale antidopage, avec les gouvernements et les sportifs ensemble. Il faut convaincre premièrement les autorités qu'il ya un problème, un vrai problème. Et que le problème est énorme. »

Pour Richard Pound, l'Union cycliste internationale ne pouvait pas ne pas savoir ce qui se passait.

« Si on connaît le sport, et on peut présumer que les dirigeants connaissent le sport, c'était impossible à mon avis d'être ignorant de tout ce qu'on a fait. L'UCI savait, ou aurait dû savoir. Il faut trouver pourquoi ils ont fermé les yeux sur Lance Armstrong. Je n'ai aucune idée, mais il a survécu pendant 8 ans sans contrôle positif. »

La directrice du laboratoire contre le dopage de l'Intitut national de recherche scientifique, Christiane Ayotte, avait avancé lundi une hypothèse à l'antenne de RDI.

« Lance Armstrong et Tyler Hamilton, c'était la porte ouverte au marché américain, a-t-elle expliqué. Cette compagnie vend un cirque, un spectacle. C'est difficile de mordre la main qui est responsable du renouveau. »

Dès 1988, le Tour de France décide de se moderniser, avec la signature de contrats avec de nouveaux diffuseurs et des commanditaires ciblés qui deviennent des partenaires commerciaux. La Société du Tour de France devient en 1993, une filiale d'Amaury Sport Organisation (ASO), et triple son budget entre 1988 et 2003.

Certains coureurs axent alors leur saison sur le Tour de France et délaissent d'autres compétitions majeures du calendrier. L'Américain Greg LeMond démarre cette tendance, imité par Miguel Indurain puis par Lance Armstrong, dont les succès assurent la mondialisation du Tour.

Ricahrd Pound refuse d'entériner la thèse de la scientifique canadienne.

Pas de réponse de l'UCI

« Il y a des gens qui pensent cela, se contente-t-il de dire, moi, je ne connais pas. »

Richard Pound rappelle qu'il est déjà très difficile de gagner un Tour, alors sept...

« Si j'étais président, je poserais la question : gagner sept ? J'ai écrit à L'UCI, rappelle M. Pound. Il y a deux choses au moins que vous pouvez améliorer. Le contrôle d'hématocrite est à 5h00 du matin, et la course commence à 14h00. Entre 5h00 et 14h00, rien, pas de supervision. On ne teste pas au départ, et si à la fin, vous êtes pris par un contrôle, vous avez une heure sans chaperon pour donner votre échantillon. »

L'UCI ne lui a jamais répondu.

« Rien, et on n'a pas changé la méthode, rappelle-t-il. (Les dirigeants) ont un problème. Ce n'est pas impossible de faire un changement à 180 degrés, mais pas en niant la responsabilité de la fédération. »

« On ne nous prenait peut-être pas au sérieux », se risque l'avocat canadien.

Richard Pound ne veut viser personne

Richard Pound se garde bien de pointer directement Hein Verbruggen (ancien président) et Pat McQuaid (président actuel). Il ne veut pas attaquer ad hominem (dixit).

« Ce n'est pas à moi d'appeler une démission, prévient M. Pound. Je dirige mes commentaires vers la fédération. Au moment où je suis arrivé (à l'AMA), on a m'a dit qu'il n'y avait pas de problème de dopage dans le cyclisme. Quoi ?, a répondu l'avocat.

« Non, on a des contrôles positifs, mais ce sont des individus qui agissaient seuls, des exceptions, lui répondait-on à l'époque. Mais exception après exception, après chaque scandale, on disait : "on a changé le peloton, maintenant, c'est propre". »

« On a dit ça après l'affaire Landis en 2007, c'est fini, c'est réglé. Mais on a découvert le CERA, (EPO de troisième génération), et un an après, il y a eu un nouveau test. »

« Ce serait très facile de changer la méthode de superviser les athlètes, poursuit-il. C'est difficile pour moi de comprendre, si on est sérieux, pourquoi on agit comme cela (à l'UCI). »

Richard Pound croit qu'il devrait y avoir une commission vérité-réconciliation, comme en Afrique du Sud.

(NDLR : Une Commission de vérité et de réconciliation est une entité non juridique mise en place après des périodes de troubles politiques, de dictature ou de répression politique, dans un esprit de réconciliation nationale. Les victimes sont invitées à s'exprimer devant un forum afin de leur permettre de retrouver la dignité. Les auteurs sont appelés à avouer leurs forfaits et à se repentir devant les victimes ou familles concernées.

La création en Afrique du Sud de la commission de vérité et de réconciliation en 1993 a sans doute contribué à épargner un bain de sang à l'Afrique du Sud libérée de l'apartheid, source : Le monde diplomatique).

Pour expliquer son point de vue, Richard Pound fait référence aux problèmes de corruption dans la construction au Québec.

« Si on avait une commission Charbonneau dans le cyclisme, il n'y aurait pas de coopération. La tradition de l'Omerta est très forte, encore aujourd'hui. (Pat) McQuaid a dit que Landis et Hamilton étaient des "scumbags" (ordures) parce qu'ils ont parlé. Le message à tous les autres coureurs, c'est : ferme la bouche. »

Pas suffisamment de progrès

Richard Pound admet qu'il n'était pas d'accord avec les décisions prises par l'ancien président Hein Verbruggen.

« Je n'étais pas d'accord avec les choses qu'il a faites. Je reconnais très bien qu'on n'a pas fait de grands progrès. On a le passeport biologique, ça peut aider, mais ce n'est pas la solution. Ça aussi, on peut manipuler. »

Au-delà du dopage, il y a des apparences de corruption. Lors de l'enquête de l'Agence américaine antidopage (USADA) sur l'Américain, l'UCI a admis avoir reçu un don de 125 000 $ de Lance Armstrong pour la lutte antidopage.

« Une machine antidopage...rire... Le conflit d'intérêts, quant à moi, c'est impensable, dit Pound. Prendre un don d'un athlète qui est... suspecté. Non, c'est impensable. »

Mais l'avocat canadien croit qu'il ne faut pas abandonner les efforts pour nettoyer le sport du dopage.

« Il y a toujours une marge entre les tricheurs et les autorités. C'est moins maintenant, mais il ya toujours un écart. C'est à cause de la sophistication des médecins engagés par les cyclistes. Ils ont en avance sur nous, reconnaît-il. C'est toujours le tricheur qui commence, car c'est lui qui connaît quand, quoi, où prendre les drogue, et c'est aux gens comme l'agence mondiale antidopage de trouver l'athlète au bon moment, avant que les substances ne disparaissent (de son corps). »

« On diminue la marge, et on a maintenant les tests par exemple pour l'EPO. On ne l'avait pas avant... 2000, je crois. Et on a trouvé, même dans les contrôles d'Armstrong, on a trouvé la présence de l'EPO », rappelle M. Pound.

Richard Pound pourrait-il nettoyer le cyclisme s'il se présentait à la tête de l'UCI ?

« Rire.... Je pourrais offrir ma candidature, mais je vous assure qu'on ne voudrait pas de moi. Non. Intéressé ? Franchement non, car il faut être expert dans le sport. C'était assez amusant de lire dans les journaux : "allez chercher Pound !", mais franchement, non.

« Le défi serait intéressant, conclut-il avec un sourire. Je n'ai dit ni non ni oui. »

Richard Pound n'a visiblement pas perdu l'envie de faire le ménage là où il passe.

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