L'ex-ingénieur de la Ville de Montréal Gilles Surprenant a dit lundi matin à la commission Charbonneau qu'il était au courant que des entrepreneurs en construction versaient 2,5 % de la valeur des contrats obtenus à la mafia sicilienne et une autre tranche de 3 % au « comité exécutif de la Ville de Montréal », corroborant du coup certaines informations distillées par l'Ex-entrepreneur en construction Lino Zambito.

Poursuivant le témoignage qu'il a entrepris jeudi dernier devant la commission Charbonneau, M. Surprenant a dit que cette information lui avait été donnée vers 2005 par Luc Leclerc, un ex-ingénieur de la Ville chargé de la surveillance des chantiers.

M. Leclerc, qui avait été mis en cause par Lino Zambito, était un ami, voire un confident, a dit le témoin.

Lino Zambito avait dit que les entrepreneurs en construction dans le domaine des canalisations versaient un pot-de-vin de 3 % de la valeur des contrats truqués obtenus au parti du maire Gérald Tremblay, Union Montréal. L'argent était acheminé par Nicolo Milioto, ex-dirigeant de Mivela Construction, a dit l'ex-entrepreneur en construction. Ces informations ont été niées par l'administration municipale.

Des parties de golf avec Vito Rizzuto

M. Surprenant a aussi fait savoir mardi qu'il avait rencontré le parrain de la mafia montréalaise Vito Rizzuto à deux reprises dans sa carrière. Dans les deux cas, l'affaire avait été organisée par Tony Conte, de Conex Construction, qui est aujourd'hui décédé.

La première rencontre s'est produite en 1997, a raconté l'ex-ingénieur. Il avait alors été invité par M. Conte à aller jouer au golf pendant une semaine en République dominicaine. L'ingénieur Luc Leclerc, qu'il a décrit comme un ami, voire un confident, était également présent.

Gilles Surprenant a raconté qu'il avait été surpris de voir Vito Rizzuto se présenter à l'aéroport, puisqu'on ne l'avait pas prévenu. Selon lui, les quatre hommes ont joué au golf sans jamais discuter de contrats à cette occasion. M. Surprenant couchait dans la même chambre que M. Leclerc; Vito Rizzuto partageait une chambre avec M. Conte, qui avait incidemment payé pour tout le monde.

La deuxième rencontre s'est produite lors d'une ronde de golf organisée au club Le Mirage de Terrebonne, vers 2002. M. Surprenant a raconté qu'il jouait en équipe avec M. Leclerc contre MM. Conte et Rizzuto. Il a raconté que M. Leclerc et lui ont dû donner 25 $ chacun à Vito Rizzuto lorsque ce dernier a réussi un long coup roulé au dernier trou. Selon M. Surprenant, Tony Conte avait aussi payé pour tout le monde à cette occasion.

La peur d'être « éliminé »

M. Surprenant est aussi revenu sur le témoignage qu'il a livré la semaine dernière au sujet de sa première rencontre avec l'entrepreneur Frank Catania, qui lui versera éventuellement un pot-de-vin. Le témoin a dit qu'il était possible que cette rencontre ait eu lieu à la fin des années 80 plutôt qu'en 1991, comme il l'a dit la semaine dernière.

Selon le témoin, Frank Catania a profité de la rencontre au restaurant pour lui faire des menaces en déclarant : « Les gens qui nous empêchent de manger, on les élimine ». La semaine dernière, il avait plutôt affirmé que M. Catania lui avait dit : « Les gens qui nous empêchent de manger, on les tasse. » M. Surprenant a répété que ces propos l'avaient « intimidé ».

L'ex-ingénieur s'est par ailleurs souvenu du nom de l'intermédiaire qui lui aurait demandé de rencontrer Frank Catania au sujet d'un contrat de 250 000 $ pour lequel l'entrepreneur avait été le plus soumissionnaire conforme avec un prix de 500 000 $. Il s'agissait, dit-il, de Marcel Vallée, qui travaillait dans le domaine de la comptabilité pour la Ville de Montréal.

Des discussions sur l'organisation d'un système

Le témoin a aussi relaté que vers 1995, il avait lui-même déclaré à Paolo Catania de Constructions Frank Catania que les entrepreneurs présentaient des soumissions trop basses pour des contrats. Dans un cas, lui avait-il dit, Frank Catania et associés avait proposé de réaliser un projet estimé à 900 000 $ par la Ville pour 650 000 $.

Peu de temps après cette conversation, a dit Gilles Surprenant, Joe Borsellino de Garnier Construction l'a appelé à son bureau pour l'inviter à un dîner. Lorsque l'ingénieur s'est présenté, Paolo Catania était sur place, tout comme Johnny Piazza, de Piazza Constructions. Cette compagnie a été rebaptisée ATG par la suite.

Le témoin a décrit ses trois interlocuteurs comme « trois jeunes entrepreneurs qui voulaient changer les choses » et désiraient « des prix plus compétitifs ». L'un d'eux lui aurait dit à cette occasion : « Si on peut manger un peu plus, d'autres vont pouvoir manger ». Gilles Surprenant dit avoir compris qu'il faisait partie de ces « autres ».

Il dit avoir compris qu'« il y aurait probablement quelque chose » pour lui s'il les aidait à faire accepter les projets dont il était responsable des plans et devis au comité exécutif de la Ville. Selon lui, il n'a pas été question d'un pourcentage des contrats qu'il pourrait recevoir pour son aide, ni de formalités. M. Surprenant a admis qu'il pourrait avoir commencé à gonfler le prix de certains contrats à ce moment, même s'il ne s'en souvient pas.

M. Surprenant a dit par ailleurs que Lino Zambito a offert un témoignage « courageux » et que plusieurs des choses qu'il a dites « représentent la vérité ».

Le procureur de la commission Denis Gallant a annoncé la semaine dernière qu'il compte passer en revue 90 appels d'offres dans le cadre desquels il aurait reçu des pots-de-vin.

Pas de décision sur la levée d'un interdit de publication

La juge Charbonneau ne s'est pas encore prononcée sur la demande d'un consortium de médias qui souhaite la levée de l'ordonnance de non-publication du témoignage livré par Lino Zambito les 3 et 4 octobre.

Elle devrait faire savoir sa décision cette semaine, sinon en début de semaine prochaine

Certains extraits de ce témoignage ont pu être diffusés le 9 octobre, mais une importante partie du témoignage est toujours frappée d'une interdiction de publication.

L'avocat Mark Bantey, qui représente notamment La Presse, The Globe and Mail, The Gazette et CTV, demande à ce que l'interdiction de publication soit levée dans sa totalité. Il a présenté ses arguments jeudi dernier.

En ouverture de séance lundi, la juge Charbonneau a par ailleurs jugé bon de rappeler aux médias de ne pas publier à l'avance le nom des personnes qui seront entendues, et ajoute, toujours à leur intention, de ne pas publier leur adresse personnelle.

Des aveux dès le premier jour

Montré du doigt par Lino Zambito, M. Surprenant a admis la semaine dernière devant la commission Charbonneau avoir reçu des pots-de-vin totalisant 580 000 $ à 600 000 $ d'entrepreneurs en construction dans les années 1990 et 2000.

Il a expliqué comment il aurait été corrompu une première fois par Frank Catania au début des années 90, alors qu'il était responsable des plans et des devis pour les projets de canalisation à la Ville de Montréal. M. Catania lui aurait déclaré à l'époque : « Les gens qui nous empêchent de manger, on les tasse. »

M. Surprenant, qui dit que son salaire à la Ville avoisinait 80 000 $, a soutenu qu'il n'avait accepté son deuxième pot-de-vin qu'entre les années 1995 et 2000.

Lors de son témoignage devant la Commission, l'ex-propriétaire d'Infrabec Lino Zambito avait dit avoir versé de 100 000 $ à 200 000 $ en argent comptant à Gilles Surprenant dans les années 2000.

Selon lui, M. Surprenant s'était lui-même surnommé « Monsieur TPS », ce qui signifiait « taxe pour Surprenant » parce qu'il recevait une ristourne équivalant à 1 % de la valeur des contrats truqués par les membres d'un cartel actif dans le domaine des canalisations.

Lino Zambito a dit que M. Surprenant avait réussi au fil des années à faire augmenter les budgets alloués pour des travaux de construction, ce qui profitait non seulement aux entrepreneurs et aux fournisseurs de matériaux, mais aussi à lui-même.

M. Zambito a précisé que Gilles Surprenant avait pris sa retraite à la Ville de Montréal après la création de l'escouade Marteau. M. Surprenant était par ailleurs employé de la firme Cegertec jusqu'à il y a quelques semaines. Les raisons de son départ de Cegertec ne sont pas connues.

Relisez notre couverture en direct :

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  • Avril 2009

    Les premiers appels en faveur d'une commission d'enquête publique sur la construction sont lancés à l'Assemblée nationale.

  • Septembre 2009

    L'hôtel de ville de Montréal annule le plus gros contrat de son histoire, une entente de 355 millions $ pour l'acquisition de compteurs d'eau, après la découverte d'irrégularités. Des rumeurs circulent selon lesquelles d'influents politiciens auraient séjourné sur le yacht de l'un des entrepreneurs ayant remporté une partie du contrat.

  • Octobre 2009

    La controverse prend du poids après que l'émission <em>Enquête</em> révèle l'ampleur de la corruption dans l'industrie de la construction, notamment dans les processus d'appel d'offres. Un groupe d'entrepreneurs de la région de Montréal, surnommé le «Fabulous Fourteen», agirait comme un cartel en se divisant les contrats, bloquant ainsi la voie aux compétiteurs, selon les journalistes de Radio-Canada. Un ancien sous-ministre des Transports soutient pour sa part que la mafia contrôle 80 pour cent des contrats de construction accordés dans la région et entretient des liens avec les entreprises du secteur. Les montants versés pour les projets de construction au Québec sont plus élevés qu'ailleurs au Canada, conclut <em>Enquête</em>.

  • Octobre 2009

    Quelques jours avant les élections municipales à Montréal, le magazine Maclean's publie son édition de novembre avec le titre «Corrompue, en ruine et criminalisée, Montréal est une honte» sur sa couverture.

  • Octobre 2009

    Québec annonce le déclenchement de l'Opération Marteau, une unité policière provinciale établie pour faire la lumière sur la corruption et la collusion dans le domaine de la construction.

  • Mars 2010

    L'ancien ministre de la Justice Marc Bellemare accuse le gouvernement libéral d'avoir accepté de généreuses contributions politiques visant à influencer les nominations de juges. Jean Charest déclenche la commission Bastarache pour faire la lumière sur ces allégations.

  • Mai 2010

    Le député libéral et ministre de la Famille Tony Tomassi est forcé de démissionner après la diffusion d'informations selon lesquelles il utilisait une carte de crédit fournie par la firme de sécurité BCIA, firme qui a conclu des contrats avec le gouvernement. M. Tomassi fait maintenant face à trois accusations au criminel.

  • Août 2010

    La firme d'ingénierie Axor se voit imposer des amendes pour avoir illégalement donné 150 000 $ aux trois plus importantes formations politiques du Québec, dont 113 000 $ aux libéraux.

  • Octobre 2010

    «Mafia Inc.», un livre des journalistes d'enquête André Noël et André Cédilot, révèle que jusqu'à 600 entreprises versent un montant d'argent à la mafia sur une base régulière pour être «protégées».

  • Octobre 2010

    Le Maclean's fait encore des vagues, cette fois en qualifiant le Québec de «province la plus corrompue au Canada». La couverture du magazine montre l'emblématique Bonhomme Carnaval tenant un porte-document débordant d'argent.

  • Novembre 2010

    La Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) s'affiche en faveur d'une commission d'enquête publique sur la construction, laissant les libéraux de Jean Charest virtuellement seuls à s'y opposer.

  • Novembre 2010

    Les libéraux survivent à une motion de non-confiance à l'Assemblée nationale grâce à leur majorité. Le premier ministre reporte un voyage en France avec deux ministres pour s'assurer que son gouvernement ne tombe pas.

  • Janvier 2011

    La commission Bastarache conclut à l'absence de népotisme dans la nomination des juges au Québec.

  • Février 2011

    Sept personnes, dont une ex-mairesse de Boisbriand, des cadres d'entreprises de construction, un ingénieur et deux consultants, sont arrêtées dans le cadre de l'Opération Marteau. Ils sont accusés de fraude, d'extorsion, d'avoir proféré des menaces et d'abus de confiance.

  • Février 2011

    Québec annonce la création de l'Unité permanente anti-corruption, bâtie sur le modèle des services d'enquête de la ville de New York.

  • Septembre 2011

    La fuite du rapport explosif de Jacques Duchesneau, patron de l'Unité anticollusion, met le feu aux poudres. L'ancien chef de police conclut que le ministère des Transports est impuissant face à la collusion et que le crime organisé et les entreprises de construction sont responsables des coûts très élevés payés par l'État pour ses projets de construction. Une partie du magot serait ensuite transférée vers les caisses électorales des partis politiques, affirme le rapport Duchesneau.

  • Septembre 2011

    Après la comparution de Jacques Duchesneau devant une commission parlementaire, le gouvernement montre des signes d'ouverture à l'idée de déclencher une commission d'enquête en partie publique, en partie à huis clos.

  • Octobre 2011

    Jean Charest annonce la création d'une commission d'enquête sur l'industrie de la construction présidée par la juge France Charbonneau. Mais le fait que la commission ne relève pas de la loi sur les commission d'enquête et n'accorde pas l'immunité aux témoins suscite un tollé.

  • Octobre 2011

    Le gouvernement Charest complète son recul en annonçant que la commission Charbonneau aura tous les pouvoirs requis et relèvera de la loi sur les commissions d'enquête.

  • Février 2012

    Dans un message vidéo pré-enregistré, la juge France Charbonneau lance un appel aux Québécois afin qu'ils fournissent de l'information à sa commission.

  • 1er octobre 2012

    L'entrepreneur Lino Zambito affirme qu'une cote de 2,5% des contrats publics devait être remise à la mafia, et une autre de 3% au parti Union Montréal, de Gérald Tremblay.