Chan Marshall, alias Cat Power, chanteuse indie rock américaine d'un remarquable talent, était au Métropolis de Montréal vendredi soir pour livrer son tout récent album Sun. Dans un apparent combat entre l'ombre et la lumière, l'artiste sauvage aura finalement offert un excellent spectacle, malgré une présence scénique hors-norme.

Force est d'admettre que Cat Power peut réjouir autant qu'elle peut décevoir en concert. Chan Marshall, 40 ans, a tout pour être une grande chanteuse. Quelques excellents albums (dont The Greatest et Jukebox), une voix sublime, un instinct musical surprenant et une magnifique sensibilité (peut-être trop, diront certains lucides). Or, elle a aussi ce quelque chose de déconcertant qui emprunte à l'animal blessé. Ça sent presque la fatalité, parfois. Ce qui explique en partie sa carrière houleuse et certains échecs en tournée.

Pour comprendre, il suffisait de la voir entrer sur scène, vers 22 h : étrange mohawk déchiré couleur platine sur une superbe tête (son expérience de mannequin en fait foi) quelque peu effrayée. Pour le reste, une veste de cuir bleutée, un jean noir moulant, un collier de perles, un crayons noirs prononcés sous les yeux et de minuscules plumes quelque part au bras, rappelaient l'effet « Cherokee » urbain.

C'est d'ailleurs Cherokee, première pièce du nouvel encodé, que l'on entendra se déployer dans la salle (et non sans quelques problèmes techniques) avec les premières vapes d'encens émanant de bâtonnets disposés au pied du micro.


« It's my way down

I never knew love like this

The wind, the moon, the Earth, the sky

I never knew pain like this

When everything dies

I never knew love like this

The sun, the sea, you and I »


Morceau musical assez vivant qui laisse rêvasser aux territoires nord-américains, aux Autochtones et à l'amour intemporel. C'est en fait ici que le visage insatisfait de Cat Power envoie ses premiers signaux. La musique se rend imparfaitement à l'audience. Le son est sourd et la voix enterrée. Bon, rien de catastrophique, les problèmes techniques seront en bonne partie résorbés trois ou quatre chansons plus tard...

Après une gorgée d'un liquide que l'on soupçonne alcoolisé (on a toujours peur qu'elle y replonge pour de bon, et on ne saurait trop dans quoi au juste), la nerveuse main gauche de l'auteure-compositeure-interprète cherche un endroit où se loger. Elle se tortillera d'ailleurs durant tout le concert, entre la poche du pantalon et le rebord de la froque bleue, petit symbole éloquent de sa fragilité.

Système solaire

Qu'à cela ne tienne, la chanteuse revient à la charge avec Sun, chanson titre du dernier album. Lumières stroboscopiques violacées découpent la chanteuse alors qu'elle envoie les paroles « here it comes, here it comes the sun ». Des mots fort à propos pour cette femme de 40 ans mal-dans-sa peau-depuis-si-longtemps (alcoolisme, névroses, troubles comportementaux et affectifs...) qui se bat avec son propre corps. On sent dans sa gestuelle que la scène n'est pas pour elle un monde conquis d'avance.

Et pourtant, cette force inexplicable est à moitié saisie par la très grande qualité de sa voix et de la musique qui allie guitares électriques convaincantes, claviers abondants, mélodies entrainantes, univers chamanique brillamment présenté et excellents grooves pop-folk-rock-R'n'B-électro.

Arrive ensuite la dynamique 3, 6, 9 et cette lumière blanche latérale qui découpe le visage de Cat Power. Oui, c'est dramatique. Et encore une fois, on perçoit l'instabilité de la principale intéressée. Le lien est étrange avec le spectateur. Impossible de ne pas éprouver un mélange d'appréhension et d'affection pour cette femme à fleur de peau. Bonus : les chœurs, surtout soutenus par la bassiste et la batteuse, ajoutent une magnifique couche sensuelle à la voix déjà vibrante de Marshall.

« People just like you, just like me » chantera-t-elle ensuite sur la superbe et rythmée Human Being. Le portrait de nombreux enfants défilent sur l'écran géant disposé à l'arrière-scène. Toujours réservée, Cat Power prend tranquillement son « aise ».

Elle enchaîne avec Manhattan, un autre morceau de Sun. Belle introduction avec ses notes répétitives au clavier et ses sonorités de basses pesantes. Pour finir, quelques cris ad lib bien sentis.

« Nothing but time »...

C'est alors qu'est offerte la magnifique et poignante Bully, interprétée toute en douceur par la chanteuse. Accompagné d'un rock de chambre (le jeu du pianiste est délicat et touchant), cette chanson est certainement l'un des premiers moments forts de la soirée. De façon très théâtrale, elle danse avec une sensualité toute particulière, qui marie la grâce, l'inconfort et la dégaine punk-rock. Particulier ! En plus, la voilà qui tient dans chaque main un micro, tentative assez réussie (bien que subtile) pour bonifier les effets sur sa voix, technique qu'elle utilisera plusieurs fois durant le concert.

L'excellente The Greatest (chanson titre de son superbe septième album studio, paru en 2006) viendra démontrer sa rage de vivre (à genoux une partie de l'interprétation) avant la balade Always On My Own et la puissante Silent Machine, avec sa présentation vigoureusement plus rock.

On aura également pu entendre Nothing But Time, I Don't Blame You et Peace & Love.

En fin de spectacle, la plus souriante (à la limite du dansant) Ruin est venu apaiser les esprits tourmentés.

À la suite d'un moment sympathiquement erratique durant lequel Cat Power aura lancé dans la foule des t-shirt, affiches et une rose blanche, celle-ci enverra un rassurant « I fuckin' thank you ! ».

Quelques minutes plus tard, les spectateurs extatiques ou ébranlés cherchaient des repères à cet événement mystique.

Dehors, l'orage rageur s'était estompé.