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Cambodge: Norodom Sihanouk, un roi déroutant

15/10/2012 03:08 EDT | Actualisé 15/12/2012 05:12 EST

PHNOM PENH, Cambodia - PHNOM PENH (Sipa) — Héros de l'indépendance du Cambodge, roi impitoyable ou Premier ministre, collaborateur des Khmers rouges, playboy excentrique ou cinéaste, Norodom Sihanouk a passé sa vie à se réinventer, éternel rescapé des tourments qu'a affrontés son pays. Adoré par son peuple, il est rarement parvenu à lui offrir la stabilité à laquelle il aspirait.

Né le 31 octobre 1922 à Phnom Pehn, le prince Sihanouk a vécu une enfance heureuse dans ce qui était alors l'Indochine, alors colonie française.

En 1941, il a 18 ans et la France l'installe sur le trône, jugeant ce jeune homme potelé et souriant plus malléable et influençable que les héritiers directs. Elle l'a sous-estimé: en 1953, les Français abandonnent le territoire.

Deux ans après, en 1955, M. Sihanouk abdique pour former un parti politique qui a pour but d'assurer la neutralité du Cambodge pendant la Guerre froide. Il est l'un des fondateurs du "Mouvement des non-alignés".

Après 1960, il se rapproche du camp communiste pour tenter d'obtenir de ses puissants voisins, la Chine et le Vietnam, des garanties de respect de la neutralité du Cambodge.

En 1965, Sihanouk rompt les relations avec les Etats-Unis, alors impliqués dans la guerre du Vietnam, avant de se détourner de la Chine et de se rapprocher à nouveau des Etats-Unis en 1969, trouvant le Vietnam communiste trop envahissant.

Norodom Sihanouk concentre tous les pouvoirs, ce qui provoque des critiques. "Je suis Sihanouk. Et tous les Cambodgiens sont mes enfants", clame-t-il.

Tout au long de sa vie,il est tour à tout homme politique impitoyable, dilettante de talent, playboy inlassable à l'enthousiasme presque enfantin. Il réalise des films, peint des tableaux, compose de la musique, entraîne l'équipe de football du palais royal et crée son propre groupe de jazz. Il est aussi un grand amateur de voitures de course et un amoureux des femmes. Marié au moins cinq fois -six, assurent certains-, il a eu 14 enfants.

A la suite d'un coup d'Etat soutenu par les Etats-Unis en 1970, Norodom Sihanouk entame plusieurs années d'exil à Pékin. La guerre éclate quelques semaines plus tard, dévastant le Cambodge et faisant des millions de morts.

Pour regagner son trône, M. Sihanouk se rapproche des rebelles Khmers rouges, qui prennent la direction du pays en 1975. Sa présence légitime leur mouvement mais le lie à jamais au génocide des Khmers rouges, dont on estime qu'il a fait environ 1,7 millions de morts -exécutés, victimes de la maladie ou de la faim- en quatre ans.

"Les Khmers rouges ne m'aiment pas du tout et je le sais. Oh la la (...) C'est une évidence (...) Quand ils n'auront plus besoin de moi, ils me cracheront comme un noyau de cerise", déclarait-il en 1973.

De fait, à son retour d'exil, les Khmers rouges le condamnent à mort et il ne doit sa vie qu'au dirigeant chinois Zhou Enlai. Il est assigné à résidence.

Sihanouk décide de s'exiler une nouvelle fois à Pékin et en Corée du Nord quand le Vietnam envahi le Cambodge et renverse les Khmers rouges en 1978.

Depuis l'exil, il forme une coalition de trois guérillas comprenant les Khmers rouges pour renverser le gouvernement aux ordres du Vietnam. La guerre dure dix ans. Mêlant politique et théâtre -il amène son caniche aux négociations, chante des chansons d'amours pendant des dîners très élaborés...-, Sihanouk obtient un cessez-le-feu et met le pays sur la voie de l'unité nationale et de la paix.

Il dirige le gouvernement intérimaire soutenu par les Nations unies jusqu'aux élections de 1993, mettant son prestige au service des tentative d'unification des factions cambodgiennes.

Le parti royaliste FUNCINPEC de son fils, le prince Norodom Ranariddh, remporte les élections mais est contraint de former une coalition avec le Parti populaire cambodgien (PPC) d'un ancien officier des Khmers rouges, Hun Sen.

En septembre 1993, Norodom Sihanouk retrouve son trône mais quatre ans plus tard, Hun Sen renverse Ranariddh. Sous la pression internationale, le nouvel homme fort du Cambodge accepte que le prince se présente aux élections de 1998. Hun Sen remporte une étroite victoire au scrutin qui se termine dans le sang, les royalistes et autres partis d'opposition refusant d'entrer dans une coalition avec le PPC. Sihanouk reste en retrait jusqu'à qu'il convainque Ranariddh de former une coalition avec Hun Sen.

Dans les dernières années de sa vie, le roi Norodom Sihanouk perd de son influence. Les personnes âgées continuent à le respecter mais les jeunes générations voient en lui une figure du passé et un complice du génocide perpétré par les Khmers rouges.

Il s'épanche alors dans un blog sur Internet, évoquant le présent et le passé. La plupart des articles postés sur le site sont manuscrits -des photos de lettres écrites en français en lettres cursives et des articles annotés sont affichés.

Au fil des années toutefois, sa production diminue et Norodom Sihanouk passe de plus en plus de temps avec ses médecins à Pékin. Depuis le début des années 1990, il souffre de multiples problèmes de santé, notamment d'un cancer du côlon, de diabète et d'hypertension. Il abdique en 2004. Son fils Norodom Sihamoni, populaire mais peu expérimenté en politique, lui succède.

En janvier, alors qu'il est soigné à Pékin, Norodom Sihanouk manifeste le souhait d'être incinéré selon les traditions cambodgienne et bouddhiste à sa mort. Il demande que ses cendres soient déposées dans une urne, en or si possible, placée dans un stupa, un monument funéraire bouddhiste, à l'intérieur du Palais royal. Il meurt le 15 octobre, à l'âge de 89 ans. Sa dépouille doit être ramenée le lendemain au Cambodge, qui doit observer une semaine de deuil national. La crémation doit avoir lieu trois mois plus tard.

pyr-ic/AP-v/st

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