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Les musulmans soufis, cibles des salafistes tunisiens

11/10/2012 05:26 EDT | Actualisé 11/12/2012 05:12 EST

Houcine jette un regard apeuré autour de lui, puis, la main tremblante, ouvre la porte du mausolée de la bourgade de Menzel Bouzelfa, devenu la cible de la mouvance salafiste, comme d'autres lieux de culte du soufisme, la mystique musulmane, en Tunisie.

Alors que le 14 septembre des centaines de salafistes jihadistes attaquaient l'ambassade des Etats-Unis à Tunis, un petit groupe issu de cette même mouvance rigoriste envahissait la zaouïa soufie dédiée au saint Abdelkader Jilani dans cette petite ville du Cap Bon.

"Ils ont décroché les cadres des murs, les versets du Coran. Moi je me suis enfui car ils m'ont dit +celui-là, on va le tuer", raconte Houcine, le gardien du mausolée, regardant d'un oeil triste les ornements désormais empilés sur le sol.

Depuis, les portes du mausolée restent fermées et ce lieu de recueillement vieux de 230 ans n'accueille plus les centaines d'adeptes, qui tous les jeudi venaient prier ou solliciter la baraka de Sidi Abdelkader pour une guérison ou pour trouver l'âme soeur.

Le cheikh Mustapha Limame, propriétaire du site, soupire. "L'avenir est entre les mains de Dieu. Je veux que les choses reviennent à la normale (...) mais j'ai peur pour la zaouïa, ils ont menacé de la brûler", dit-il.

Mais s'il a alerté la police, le cheikh a renoncé à déposer une plainte "pour éviter des embrouilles". Sa zaouïa reste dès lors sans protection policière.

Dehors, une dizaine de salafistes démentent avec véhémence toute attaque mais ils reconnaissent bloquer l'accès à ce lieu de croyances "archaïques" et "blasphématoires" où l'on se prosterne devant un saint et non devant Dieu.

Selon eux, les soufis se rendent coupables de magie et de charlatanisme, l'eau bénite du mausolée est souillée par les égouts et des couples y commettent des actes "lubriques".

"Je vous jure au nom de Dieu que j'ai vu ici des scènes de nudité, de vice, lubriques!", proclame l'imam de la mosquée mitoyenne, Imed Ayari.

"Si des gens viennent ici (...) je leur dirai d'aller à la mosquée", poursuit le religieux, qui a fait installer une large banderole intimant aux musulmans de ne pas prier dans le mausolée.

Les partisans du salafisme jihadiste seraient entre 3.000 et 10.000 en Tunisie et sont responsables de plusieurs coups d'éclat, parfois sanglants, depuis la révolution de 2011. Le gouvernement, dominé par le parti islamiste Ennahda, est lui régulièrement accusé de complaisance à leur égard.

Au ministère des Affaires religieuses, les responsables disent avoir conscience du problème et reconnaissent une recrudescence des attaques contre les monuments soufis.

Mais selon Sadok Arfaoui, chargé des lieux de culte au ministère, les fidèles ont une part de responsabilité, évoquant leur "peur injustifiée" lorsqu'il s'agit de porter plainte contre les salafistes, mouvance rigoriste radicale de l'islam sunnite.

"La passivité des gens a encouragé ces groupes à continuer dans leurs pratiques et leur violence", dit-il.

D'autre part, M. Arfaoui souligne que les attaques contre le soufisme s'inscrivent dans un problème plus large, une centaine de mosquées, y compris celle de Menzel Bouzelfa, étant occupées illégalement par des salafistes "connus pour leur violence et leur bêtise".

"L'Etat fait face à un phénomène complexe, et il ne faut pas considérer que la solution est sécuritaire (...) notre réponse à ce courant sera pédagogique basée sur le dialogue, on demandera (aux salafistes) d'être tolérants", assure-t-il.

Si ce message de tolérance est au coeur des principes soufis, il est loin des préceptes de l'imam de Menzel Bouzelfa.

"Pour être clair, les différences religieuses peuvent exister mais uniquement dans les aspects secondaires, pas dans l'essence, et ici il s'agit d'un élément essentiel de la foi", martèle l'imam.

"Si tu viens te coller à un tombeau, c'est une offense à Dieu", dit-il.

alf/feb

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