Ici Chez Soi: «Personne n'est contre la vertu!» - Sarah Fortin, réalisatrice

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SARAH FORTIN
ONF

Sarah Fortin est la plus jeune des cinq réalisateurs, mais elle s'est déjà taillée une place dans le milieu documentaire québécois. Plus posée qu'exubérante, elle tourne et monte elle-même les films courts qu'elle réalise avec Ici, Chez soi. Elle collabore étroitement avec le personnel de l'étude à Montréal, où santé publique et groupes communautaires tentent de trouver des solutions à l'itinérance. Entretien un lundi matin dans la cafétéria de l'ONF à Montréal.

Comment sélectionnez-vous les intervenants qui deviennent les protagonistes de vos films?

J'ai vraiment une bonne relation avec Sonia Côté [coordonnatrice du projet Chez soi à Montréal]. Elle est très impliquée dans l'étude et elle a parlé en bien de l'équipe du documentaire aux chercheurs et au personnel clinique. Ce n'était pas évident pour les équipes d'intervention qui étaient un peu apeurées et inquiètes de se faire filmer en travaillant. Sonia Côté a été une alliée et elle nous a aidés à se faire accepter et à démontrer que nous n'étions pas une menace pour eux ou pour les participants. À partir de ce moment-là j'ai eu un bon contact avec les équipes cliniques. C'est avec elles que je fais affaire; je pars d'un sujet duquel j'ai le goût de traiter, je contacte les gens des équipes concernées et ils me dirigent vers des personnages.

Et comment choisissez-vous ces sujets?

En plus des participants, ce qui m'intéresse depuis le début du projet Ici, Chez soi, c'est ce qu'il y a autour de l'étude, ce qu'on pose comme questions de société, ce que ça dit sur nous comme individus. Personne n'est contre la vertu, mais disons que du jour au lendemain l'appartement au-dessus de chez vous est occupé par un participant du projet qui fait des psychoses et qui crie au milieu de la nuit, comment réagiriez-vous? Comment ceux qui vivent de telles situations prennent-ils cela? C'est pour trouver des réponses à ces questions que je m'intéresse aux propriétaires, aux voisins et à la famille des participants - à ceux qui gravitent autour de l'étude. Ce sont des gens comme cela que je veux rencontrer pour mes prochains films.

Dans votre premier film, vous visitez un appartement avec un participant.

Le premier sujet dont je voulais traiter, c'était incontournable, c'est le logement parce que c'est la base du projet. Je voulais rencontrer quelqu'un qui a accès à un premier logement, mais nous étions très tard dans le processus et la majorité des participants étaient logés car le projet était en marche depuis 1 an. Presque tous les participants étaient logés sauf quelques-uns qui avaient refusé d'être logés - il restait à peine une quinzaine de participants à qui trouver un appartement. Quand l'un d'eux a signalé à l'équipe qu'il voulait être logé, on m'a mise en contact avec lui. C'était Simon.

Et pour votre deuxième film?

Au départ je cherchais quelqu'un qui était encore dans la rue, et en rétrospective, j'avoue que c'est peut-être mal connaître la situation de l'itinérance. Oui, les participants du groupe témoin ne sont pas logés, mais il y en a beaucoup qui fréquentent des ressources [communautaires ou gouvernementales], et la plupart de ceux qui sont vraiment dans la rue ne veulent rien savoir et sont récalcitrants à l'idée de collaborer. Valère avait trouvé à se loger autrement et je trouvais ça intéressant.

Vos deux premiers films pour Ici, Chez soi sont des monologues de participants qui vivent des émotions importantes en lien avec le projet. Comme documentariste, comment accédez-vous à ces émotions des protagonistes?

Je fais preuve de beaucoup d'écoute, je pense. En même temps, ce qui n'est pas évident dans le cadre du projet, c'est qu'on ne peut pas passer dix jours, des mois, un an avec chaque personne comme dans le cas d'un documentaire traditionnel. Les équipes qui m'ont guidés vers ces personnes-là savaient que ce serait des gens ouverts à s'exprimer librement, sans gêne. Simon c'est le cas extrême, il s'exprime à tout vent. Et Valère - je ne lui avais jamais parlé, je ne le connaissais pas - il m'a déballé son histoire de vie dès notre rencontre.

Quelle dimension de la maladie mentale ou de l'itinérance vous a le plus surpris depuis que vous avez commencé à travailler sur le projet? Pourquoi?

Je pense que c'est la variété de situations qu'on peut rencontrer. On a un souvent une image flamboyante de la maladie mentale et de l'itinérance, avec des personnages qui vivent dans la rue, qui sont troublés, qui sont agressifs, all over the place. Quand j'ai rencontré Valère, il n'est tellement pas comme ça, c'est quelqu'un de très calme, qui réfléchit beaucoup. En même temps, il n'a peut-être pas toujours été comme ça, je ne l'ai pas rencontré à un moment où il était en crise. En parlant avec les équipes d'intervention, j'ai réalisé qu'il n'y avait pas deux histoires pareilles. Le spectre est immense.

Comment se déroule un tournage avec les intervenants?

Je fais ma propre caméra et j'ai un preneur de son alors on travaille à deux. Ça a été très différent avec Simon et Valère. Simon, je l'ai rencontré avant le tournage, je suis allée le voir pour une pré-entrevue avant même qu'il ne soit logé. Il habitait dans une maison de chambres bien glauque. Je l'avais rencontré avec un intervenant de l'équipe clinique. Avec Simon, j'ai tourné des blocs très courts - environ 5 heures - lors de trois journées différentes. Je voulais faire un portrait et je ne savais pas comment ça allait se passer. Je l'ai suivi au moment où il visitait le premier appartement qui lui était proposé; il aurait pu le refuser et on aurait pu en filmer plusieurs comme ça, mais il lui a plu et il a accepté d'emménager. J'ai filmé la visite, la livraison de ses meubles une semaine plus tard et, le lendemain, la signature de son bail.

Et Valère?

Je n'avais pas rencontré Valère avant le tournage. Ça a été des démarches un peu compliquées justement pour trouver des participants non-logés. Ils sont souvent négatifs ou frustrés par rapport au projet et ils ne voulaient pas nécessairement apparaitre à la caméra. Un intervenant m'a recommandé d'interviewer Valère; je me suis présenté à la Maison du Père avec lui et on a tourné ça là.

Biographie de Sarah

Réalisatrice du documentaire J'm'en va r'viendre sur le chanteur country-folk Stephen Faulkner, Sarah Fortin s'est rapidement faite connaître dans le milieu du court métrage québécois après des études en cinéma à l'UQAM. Ses films ont été présentés au Rhode Island, à Trouville-sur-mer, à Toronto et en Italie.