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Commission Charbonneau: le propriétaire d'Infrabec Lino Zambito dévoile les mécanismes de la collusion

27/09/2012 05:53 EDT | Actualisé 27/11/2012 05:12 EST
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Un texte de François Messier

L'ex-vice-président de la firme Infrabec Lino Zambito a confirmé jeudi lors d'un témoignage à la commission Charbonneau qu'il a longtemps fait partie d'un cartel des égouts qui organisait la répartition des contrats à Montréal.

Outre Infrabec, le cartel décrit par M. Zambito comprenait huit autres entreprises : Construction F. Catania, Construction Catcan, Construction Garnier, Construction A.T.A., Constructions Mirabeau, Construction Super, Construction T.G.A., Bentech Construction.

Pour faire partie de ce groupe sélect, M. Zambito a confirmé qu'il payait 2,5 % de la valeur des contrats obtenus à Nicolo Milioto, qu'un enquêteur de la commission a qualifié mercredi d'intermédiaire entre des entrepreneurs en construction et le clan mafieux Rizzuto.

Obtenir facilement de l'argent liquide

L'argent devait être versé pendant que le contrat était exécuté, a dit Lino Zambito. L'homme d'affaires appelait Nicolo Milioto pour lui donner un rendez-vous qui durait trois ou quatre minutes, le temps de lui remettre l'argent liquide. M. Milioto s'occupait de « l'acheminer aux gens à qui ça devait aller ».

Pour obtenir facilement de l'argent liquide avant que le contrat n'ait été exécuté, Infrabec faisait affaire avec des compagnies à numéro ou avec la firme lavalloise Gilles Transport. Infrabec utilisait régulièrement 40 ou 50 camions de cette entreprise, a-t-il expliqué.

Il suffisait alors d'obtenir une facture incluant frauduleusement les coûts de 10 ou 15 camions supplémentaires. Infrabec faisait un chèque pour le montant gonflé à l'entreprise, qui lui remettait l'argent comptant.

Mercredi, une vidéo présentée à la commission avait montré M. Zambito lors d'une fête organisée au quartier général du clan Rizzuto, le café Consenza. On le voyait remettre de l'argent à Nicolo Milioto.

Des montants décidés à l'avance

Lorsque le procureur de la commission Denis Gallant lui a demandé qui avait implanté ce système de répartition des contrats, M. Zambito n'a pu répondre. « À ma connaissance, ça venait de certains entrepreneurs qui s'étaient entendus ensemble », s'est-il contenté de répondre.

Selon lui, la firme qui se voyait « attitrer » un projet avait la responsabilité de contacter les autres et de leur donner le montant auquel ils devaient soumissionner pour s'assurer d'être le plus bas soumissionnaire conforme.

Lorsqu'on lui a demandé si le clan Rizzuto « arbitrait les différends », M. Zambito a répondu qu'il n'avait pas eu à faire face à ce problème. Quand il y avait des disputes, a-t-il dit, « des démarches étaient faites et les problèmes se réglaient ».

« Achetiez-vous une police d'assurance? », lui a demandé Me Gallant, en référence aux paiements qu'on l'a vu faire à la mafia dans une vidéo présentée mercredi à la commission. « Moi, je voyais ça comme une business », a-t-il répondu.

Lors des meilleures années d'Infrabec, a encore dit Lino Zambito, la compagnie pouvait décrocher environ 14 % des contrats de son secteur d'activité - égouts, aqueducs, canalisations souterraines - accordés par la Ville de Montréal.

Selon lui, les firmes Frank Catania et associés et Construction Garnier pouvaient décrocher environ 18 % des contrats, et Catcan, dirigé par Paolo Catania, en obtenait environ 16 %.

« Les autres entrepreneurs n'étaient pas contents » - Lino Zambito

M. Zambito a dit qu'il avait décroché un premier contrat à la Ville de Montréal en 2002 ou 2003. Il s'agissait d'un contrat d'aqueduc à l'angle de Notre-Dame et de Pie-IX d'une valeur de 508 000 $.

Même s'il était conscient que le marché montréalais était « fermé », a dit Zambito, personne ne m'a appelé pour dire que cela posait problème. Ce contrat-là, a-t-il déduit, semblait « ouvert ».

Il aura toutefois fallu peu de temps avant que le système ne le rattrape. Selon M. Zambito, l'ingénieur de la Ville chargé de surveiller le chantier, qu'il a identifié comme Luc Leclerc (ou Leclair), n'a pas tardé à lui dire que « les autres entrepreneurs n'étaient pas contents ».

Selon Zambito, l'ingénieur de la Ville lui a fait comprendre qu'il avait été mandaté pour lui faire « la vie dure » lors de l'exécution des travaux. Il aurait également déclaré : « les gens de la mafia ne seront pas contents que tu sois entré à Montréal. »

Lino Zambito a dit que les marchés des contrats publics étaient également « fermés » à Laval et sur les rives nord et sud de Montréal, mais sans entrer dans les détails.

M. Zambito a aussi fait savoir que son père, Giuseppe, connaissait « très bien » Nicolo Rizzuto père, puisque les deux hommes étaient originaires du même village sicilien, Cattolica Eraclea. Il a pris « quelques cafés » au Consenza, a dit Zambito, qui a lui-même admis y être allé trois, quatre ou cinq fois.

M. Zambito a dit qu'il était normal pour des gens de la communauté italienne de Montréal d'aller au café Consenza lors de fêtes comme Noël ou Pâques par « respect » ou par « amitié ».

De multiples démêlés avec la justice

Lino Zambito a plaidé coupable en avril dernier d'avoir tenté, en 2009, de convaincre des adversaires de l'ex-mairesse de Boisbriand, Sylvie Saint-Jean, de ne pas se présenter contre elle aux élections.

Celui qui a décroché plusieurs contrats publics dans cette municipalité a été épinglé en 2010 par le Directeur général des élections du Québec (DGEQ).

Les ennuis de Lino Zambito avec la justice ne sont toutefois pas terminés, puisqu'il doit aussi répondre à des accusations criminelles de collusion, de fraude et d'abus de confiance dans le dossier de la construction de l'usine d'épuration des eaux à Boisbriand, dont Infrabec a obtenu le contrat de 28 millions de dollars.

Refusant d'être le bouc émissaire de tout un système, Lino Zambito a par ailleurs voulu dénoncer le financement des partis politiques au printemps dernier, qui mène, selon lui, à bien des dérives dans la construction.

La firme Roche, qui a obtenu le contrat des plans de l'usine, et M. Zambito ont notamment organisé cinq soirées de financement pour l'ex-ministre des Affaires municipales, Nathalie Normandeau, recueillant des centaines de milliers de dollars pour le Parti libéral du Québec (PLQ). L'ancienne ministre avait admis qu'elle avait accepté des billets pour des spectacles de Céline Dion et Madonna offerts par Lino Zambito.

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