MONTRÉAL - Bernard Adamus sait se démarquer, dans la vie comme sur cd. Il a peut-être l'air éméché, désinvolte, barbouillé, déjanté, le sympathique chanteur et guitariste montréalais d'origine polonaise connaît la chanson, et pas seulement la colorée Brun, devenue une quasi marque de commerce. Depuis la sortie de son premier album (2009), des prix en quantité et 200 concerts aux quatre coins de la Belle Province, le trentenaire revient avec une énergisante envie de raconter « ses amis, ses amours et ses emmerdes » sur un No 2 peu banal. Rencontre avec l'homme plus vivant que nature.

Avec sa traditionnelle voix rauque teintée de spleen (Les obliques), parfois essouflante et tantôt criante de vérité (Les chemins du doute), le chanteur mord dans la vie comme un animal sauvage. Un gars qui mange la poussière, se bat, s'accroche et dégouline un peu. Chose certaine, Adamus n'aborde jamais le sentiment avec des gants blancs. L'homme a la rage; de la fête, des gens, du party, des histoires et des femmes. Pour le meilleur et pour le pire. « L'amour vexe autant que le temps », « la fatigue brûle », « le monde est à l'envers » ou encore « asteure les fleurs y sentent le sang », c'est ce que chante par exemple de tout son coffre Adamus sur la poignante Le scotch goûte le vent.

Ailleurs, sur un autre territoire musical clair-obscur, mêmes ambiances de chasseur meurtri sur Fulton Road.

«De nos bébittes qui baignent dins faux-semblants qui nous rassemblent
Comme des fauves qui tremblent dins soleils de décembre [...]
Les pièges d'la nuit remplis de rires et de femmes
Une chance qu'les sourires vieillissent ça l'enterre le vacarme »

Oui, les textes sont plus tourmentés. Mais ce serait mal connaître l'artiste qui sait également manier les outils pour faire la fête. Au-delà de la désolation existent aussi sur No 2 le plaisir fou, la charmante déroute et la passion. Les morceaux Ouais ben (mescaline version), Arrange-toi avec ça (il faut entendre le piano de style ragtime) ou encore le gros blues carnavalesque louisianais de La diligence.

« C'est ce que je suis »

« Je ne sais pas si c'est pertinent de se raconter autant. Mais c'est ce que je suis », confie Bernard Adamus, qui touche et regarde dans tous les sens son album physique qu'il vient tout juste de recevoir avant l'entrevue. Il en convient, c'est un moment intense pour un artiste. « En tout cas, officiellement, c'est l'album de quelqu'un de vivant! », lance-t-il avec un sourire sincère qui laisse transparaître une douce fébrilité.

« C'était risqué ce projet. J'avais beaucoup de pression. J'ai été ben nerveux (il l'est encore un peu, visiblement). Pas nécessairement à cause de mon étiquette (Grosse Boîte) qui a été très cool, mais je pense à tout ce qu'impliquent les budgets, deadlines, sessions de studio (réalisé de nouveau avec la complicité d'Éric Villeneuve, No 2 a été enregistré et mixé au réputé Wild Studio de Saint-Zénon, de Pierre Rémillard) et attentes du public. Le premier disque s'était produit dans des conditions tellement différentes. J'avais pas de moyens mais aucun stress. Je pensais à rien. Juste à faire de la musique. »

« Mais bon, comme je dis, au final, tout finit par se faire su l'tas et on s'adapte », lance-t-il. « Je suis assez content du résultat. C'est un bel album, même si il y a des petits trucs comme le mix sur une toune que je comprends pas trop... On s'est de toute façon battu en tabarnack avec le mix. La prise de son nous a donné de la job en malade pour la post-production. »

Il fait référence ici à cet effet « room » que l'on retrouve sur la quasi totalité du gravé. Cette impression d'être dans la pièce avec les musiciens, comme si Adamus chantait en direct sans microphone, ou du moins très loin de l'objet. « J'aime beaucoup le rendu. Je chantais très près de deux micros. Ensuite, tous les instruments des musiciens étaient captés séparément. Après, on a placé des micros partout dans la pièce, pour ramasser l'ambiance du studio. C'était fou. La console avait pu d'entrées. Finalement, tout le monde jouait en même temps, sur une prise. Le direct ça crée du stress stimulant, ça donne une urgence et c'est plus authentique. Moi, j'adore. Toutes ces couches de micros devaient ensuite être démêlées au montage et choisies selon l'ambiance recherchée pour une chanson. Méchant beau bordel. »

« En plus, j'ai voulu que les instruments soient desfois plogués, cette fois-ci, poursuit-il. Fatigué du 100 pourcent acoustique. Mais amplifié veut aussi dire plus compliqué. C'est pas parce que c'est loud que c'est bon. On est quand même pas la gang de Fred Fortin, un king de la guitare branchée! »

Tuer le quétaine

Outre le mode d'enregistrement des instruments (Benoit Paradis au trombone et harmonium, François Éric Villeneuve aux percussions, Sylvain Delisle à la contrebasse, Tai Nguyen à la guitare, Jérôme Dupuis-Cloutier à la trompette, Benoit Rocheleau au trombone ou encore des nouveaux compagnons comme Alexis Dumais au piano ainsi que Daphnée Brissette, Alice Tougas St-Jack et Annie Carpentier aux voix sur le morceau Arrange-toi avec ça), on retrouve également cette sensation d'urgence dans le débit rapide de la voix du chanteur, comme sur la pièce Le problème.

Pourquoi cette douce rage dans l'interprétation ? « J'ai beaucoup écouté de vieux blues comme l'Américain Fred McDowell. Je veux que ça sonne différent des autres musiques faites ici. C'est plus personnel au niveau des paroles que l'album Brun. Pour la musique, je cherchais à créer quelque chose dans la même lignée, mais avec une ambiance un peu différente. Rien de trop clean encore. On me traitera pas de quétaine en tout cas. J'ai tellement peur de faire un disque sans émotion, sans vécu... »

Soyons rassuré, Adamus ne fait pas dans la pudeur avec No 2. C'est sale, texturé, grinçant, entrainant, festif, mordant et ...émotif. Comme si la gang qui jouait l'amitié, l'amour, le sexe, les conneries et les déceptions dans un show live de saloon contemporain.

Et puis, malgré toutes les frasques de vie griffées Adamus (c'est qu'il est original et bien vivant ce Bernard), quelque chose semble poindre à l'horizon. Comme une prise de conscience que le gamin doit aussi, parfois, se responsabiliser. Avouons-le, le chemin vers la pureté sera long et encore parsemé d'embrouilles et de doutes... Ainsi soit-il, car No 2, c'est du bon. Un son unique qui s'écoute bien, d'un souffle.

L'album sera dans les magasins près de chez vous, dès mardi.

Pour le voir en vrai: les 28 et 29 septembre au Théâtre Petit Champlain, à Québec, ou le 9 novembre au Club Soda, à Montréal, dans le cadre de Coup de coeur francophone.

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