NOUVELLES

Égypte: menace sur la fresque de la place Tahrir, symbole de la révolution

20/09/2012 12:58 EDT | Actualisé 20/11/2012 05:12 EST

LE CAIRE, Égypte - À la faveur de l'obscurité, des employés municipaux du Caire effacent les dessins, slogans et autres inscriptions qui forment une vaste fresque murale près de la place Tahrir. Mais de jeunes révolutionnaires luttent contre la disparition de ce musée à ciel ouvert du soulèvement populaire, qui fit tomber Hosni Moubarak en février 2011, après 29 ans de règne autoritaire.

Depuis mercredi, la caricature à double visage de l'ancien président Moubarak et du général Hussein Tantaoui a disparu, et les autres graffiti mélangeant allègrement blagues, portraits de «martyrs» morts pendant la révolution et hymnes à la liberté pourraient connaître le même sort dans le cadre de la campagne de nettoyage lancée par le gouvernement, qui affirme vouloir embellir la place Tahrir.

Ce lieu est en effet emblématique des aspirations contradictoires qui traversent la société égyptienne. À quelques mètres de la fresque rue Mohammed Mahmoud se sont déroulées ces derniers jours les violentes manifestations organisées par les islamistes devant l'ambassade des États-Unis pour protester contre le film islamophobe qui ridiculise Mahomet.

Les Frères musulmans, arrivés au pouvoir après la chute de Moubarak, possèdent leur propre vision de l'Égypte, qui devrait selon eux adopter «une identité islamique» et défendre les traditions.

Soucieux de préserver le témoignage de la révolution, des militants de la première heure, souvent laïques, ont filmé les employés en train de repeindre le mur sous la surveillance de la police, et leur en ont expliqué le sens de la fresque.

Ils accusent le gouvernement de vouloir étouffer les appels à poursuivre la révolution et faire croire qu'un nouveau système stable est en place, avec le nouveau président élu Mohammed Morsi. «Ils effacent l'histoire», déplore Gamal Abdel-Nasser, père d'un jeune homme de 19 ans mort lors des tout premiers jours des manifestations anti-Moubarak. «Ce n'est pas mon gouvernement. Il ne me représente pas», assure-t-il devant la fresque.

Et selon certains, repeindre ce mur ne fait qu'accentuer leur sentiment de s'être fait voler la révolution par les islamistes. «Il ne s'agit pas du mur. Cela concerne tout ce qui se passe en Égypte», souligne Nazly Hussein, une des premières personnes arrivées sur les lieux avec une caméra pour filmer le nettoyage. Et de citer en exemple la répression des grèves par le gouvernement et la condamnation récente d'un chrétien copte à six ans de prison pour avoir insulté le prophète Mahomet et le président Morsi.

Les grands objectifs de la révolution de 2011 n'ont toujours pas été atteints. «Notre vraie bataille concerne la liberté. Aujourd'hui, nous nous battons pour avoir le droit d'insulter le président ou pas», affirme Nazly Hussein. «Tous ces gens sur le mur sont morts pour du pain, la liberté et la justice sociale», rappelle la jeune femme.

À la fin de la journée mercredi, les employés municipaux avaient repeint la moitié du mur et les médias vivement critiqué cette opération. Mais déjà des artistes se sont réapproprié cette toile blanche: le portrait d'un jeune homme tirant une langue verte accompagné de la phrase «Recommencez! Efface, régime lâche». L'artiste Ahmed Nadi quant a lui a dessiné une caricature de Morsi, souriant de manière suffisante, avec cette question: «Content maintenant, Morsi?».

Ali Saleh, 53 ans, vigile dans une école proche, souhaite que la fresque soit conservée pour rappeler aux autorités les erreurs qu'elles ont commises. «Si nous abandonnons les graffitis, ce sera le début de la fin. Nous irons vers une dictature pire que celle de Moubarak.»

Les «progressistes» défendent cette fresque parce qu'elle se situe sur une rue qui a vu de nombreux manifestants tués à la fin de l'année dernière et au début 2012, lors de mouvements de protestation contre les violences policières et les militaires qui ont succédé à Moubarak. Manifestations auxquelles les Frères musulmans et les islamistes n'avaient pas participé.

«Tant qu'on ne pourra pas parler librement dans ce pays, nous avons encore besoin de peindre des murs et d'écrire des chansons, avance Amr, un étudiant en commerce âgé de 18 ans, qui n'a pas voulu donner son nom par crainte des policiers. Nous essayons d'être libres. Ils ne veulent pas que nous allions dans cette voix. Ils ne veulent pas un peuple qui pense.»

De nombreux Égyptiens aspirent cependant à la stabilité après plus de 20 mois de troubles, à l'image de certains habitants du quartier de Mohammed Mahmoud qui sont contents de voir disparaître la fresque et ses mauvais souvenirs. Pour Abdel-Karim Abou Bakr, un passant, la page est tournée. «Nous avons eu une révolution, nous avons changé de régime. Calmons-nous (...) On ne peut pas faire la révolution tous les jours».

PLUS:pc