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Ibrahim, seul dans la guerre

15/09/2012 04:30 EDT | Actualisé 14/11/2012 05:12 EST

Il regarde la télé, soulève des haltères, fait le ménage: sa famille à l'abri en Turquie, Ibrahim Abou Momammed, comme d'autres chefs de famille à Alep, est revenu veiller sur l'immeuble désert.

Le canon tonne et les mitrailleuses crépitent, à deux kilomètres. Le "tchouc-tchouc-tchouc" des hélicoptères fait trembler les vitres. Pourtant Ansari, quartier sunnite, petits immeubles de béton sale proche de la ligne de front, non loin du centre, est quasiment intact.

Comme Ibrahim ils sont quelques uns, soucieux de leurs biens et confiants en leur bonne étoile, à surveiller les ruelles, aux aguets du moindre bruit, des pilleurs ou de toute présence inconnue.

"Aux premiers obus, le 20 juillet, nous avons fui. Nous ne pensions pas que cela pouvait arriver chez nous, à Alep" raconte ce barbier de 52 ans à la moustache finement taillée, coupe de cheveux ondulante, bras sculptés par des années de culture physique.

"Nous sommes partis chez des cousins, au Nord, près de la frontière turque. Mais le village a aussi été bombardé. Ma femme sanglotait au premier bruit d'hélicoptère. Comme elle et mes deux fils ont un passeport, ils sont passés en Turquie. Ils sont à l'hôtel à Kilis (ville frontalière). Et moi, j'ai décidé de rentrer à la maison".

Son appartement est au troisième étage: deux niveaux au-dessus le protègent des obus de mortier, pense-t-il. "Nous avons de la chance, l'Armée libre n'est pas à Ansari. Elle attirerait les tirs. Ils sont dans le quartier voisin, Salaheddine. Ils ont tenté de s'installer dans une école, tout près, mais c'était une cible trop facile. Ils ne sont pas restés".

Il a creusé dans le mur, près de la porte d'entrée de l'immeuble, un trou dans lequel, la nuit, il place une barre de fer et bloque l'entrée.

"Les bombardements sont surtout intenses la nuit, à partir de minuit" dit-il. "Alors je monte le son de la télé, je veille. Au petit matin cela se calme, je vois les premières silhouettes dans la rue; je m'endors là, par terre".

Il montre un matelas de mousse, posé contre le canapé devant l'écran plat. Il espère que le gros accoudoir le protègera des éclats, si la bombe tombe trop près. Il garde fenêtres et portes intérieures ouvertes, pour laisser passer le souffle de l'explosion.

"Je ne sors pas beaucoup: tous les trois jours. Il y a des échoppes ouvertes, je fais mes courses. Tomates, concombres, fromage, raisin. Je cuisine, et surtout je fais le ménage". Pieds nus, en pantalon de jogging bleu et tricot de corps, il rigole: "Comme un maniaque, j'y passe des heures. Même le dessus des portes. L'appartement n'a jamais été aussi propre !"

Comme dans de nombreux quartiers d'Alep, chose étonnante pour une zone de guerre, l'électricité n'est presque pas coupée. Une heure de temps en temps. "Heureusement", dit-il. "Sans télé et air conditionné, je ne pourrais rester". Le téléphone fonctionne même de temps à autres, il a des nouvelles des siens.

Son salon de barbier est dans un autre quartier, beaucoup plus exposé aux raids de l'aviation de Damas. "La dernière fois que j'y suis allé, j'ai vu le Mig passer, et juste après l'explosion au bout de la rue. C'est trop dangereux. Et de toutes façons il n'y a plus de clients. J'ai baissé le rideau de fer. Je n'y retourne pas. Heureusement, nous avions des économies".

Son ami et seul voisin, Abou Salem, passe de temps en temps. Thé, café, chaînes d'informations arabes ou BBC Arabic.

Il n'a pas de passeport et compte sur un ami, fonctionnaire en zone tenue par l'armée, pour lui en procurer un en quelques semaines. C'est pour cela qu'il n'accepte de révéler que son surnom usuel.

"La guerre ici, et dans tout le pays, il y en a au moins pour un an. Quand j'aurai le passeport... cela dépendra. Si cela devient invivable ici, je donne les clefs à Abou Salem et direction Kilis".

mm/sw

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