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Odeur et silence de mort à Kilelengwani après les violences tribales au Kenya

12/09/2012 11:57 EDT | Actualisé 12/11/2012 05:12 EST

A Kilelengwani, village du sud-est du Kenya désormais désert, une odeur de chair en décomposition imprègne l'air et du sang macule encore le sol d'une salle de classe où huit enfants ont été tués lundi à coups de machettes.

Au total, 38 personnes, dont neuf policiers, ont été tués lundi matin, par balles, à coups de machette ou de gourdins, quand 300 assaillants de la communauté pokomo - composée surtout d'agriculteurs - ont attaqué ce village peuplé d'Orma, des éleveurs pour l'essentiel.

Du village lui-même ne restent que des huttes calcinées. Un tas de chaume achève de se consumer, près de ce qui ressemble à une fosse commune toute fraîche. Non loin, un véhicule de police, pneus crevés et vitres brisées est taché de sang. Plus âme qui vive, les villageois ayant tous fui après l'attaque.

Dans cette zone rurale proche de la rivière Tana, les deux communautés s'affrontent de façon récurrente depuis des années au sujet de l'accès aux pâturages et à l'eau.

Le cycle de violences actuelles, particulièrement meurtrier, a fait plus de 100 morts depuis mi-août, dont 52 dans la seule nuit du 21 au 22 août, la pire tuerie de ces dernières années au Kenya.

Mardi, quatre villages pokomo ont été attaqués en représailles par des Orma. Quatre personnes ont été tuées, mais la plupart des villageois avaient fui par avance la vengeance attendue.

Certains de ceux qui ont fui les violences - pokomo et orma - ont trouvé refuge dans une école du hameau voisin de Dide Warde, pour partie camp de déplacés, pour l'autre caserne provisoire pour les renforts de police envoyés sur place.

Des femmes, assises par terre, bercent des bébés hurlant, tandis que des bambins se bousculent à une distribution de rations alimentaires. Certaines expliquent que c'était l'endroit le plus proche où elles pouvaient trouver une protection policière.

"On sait qu'on peut avoir un certain niveau de protection ici", dit Habura Ware, un Orma qui a perdu son père, sa femme et deux enfants lundi à Kilelengwani.

Mwanaisha Mejumaa, une Pokomo, a fui Semikaro, l'un des quatre villages attaqués mardi: "Nous avions entendu des rumeurs annonçant leur arrivée (...) alors nous avons quitté nos maisons", explique-t-elle à l'AFP.

Plusieurs dizaines de policiers sont installés dans l'école, fusil à portée de main en permanence, qu'ils mangent, fassent la lessive ou cirent leurs chaussures. Lundi, neuf de leurs collègues sont morts à Kilelegweni et mardi, au plus fort des attaques, la police a dû se replier, débordée par 200 assaillants largement supérieurs en nombre.

Ibrahim Dengu explique que "même s'ils étaient cent, ils (les policiers) ne seraient pas un adversaire sérieux" pour ceux qui ont attaqué sa maison et l'ont incendiée.

Ce que confirme, sous le couvert de l'anonymat, un policier du camp, tout juste arrivé. "De ce qu'on entend de nos collègues (...) si les assaillants reviennent on ne pourra pas leur résister", affirme-t-il, expliquant être en infériorité numérique.

Mercredi soir, le chef de la police kényane, Mathew Iteere, a annoncé l'envoi sur place de la totalité de la promotion des forces spéciales de police (GSU) fraîchement diplômée du jour, soit au total plus d'un millier d'hommes.

Pokomo comme Orma estiment que seule l'armée peut les protéger de violences désormais politiques et qui n'ont plus rien à voir avec les très anciennes rivalités autour des pâturages et des points d'eau. Mercredi, un député de la région, par ailleurs vice-ministre de l'Elevage, Dhadho Godhana, a été inculpé d'incitation aux récentes violences, ce qu'il nie.

Et le président Mwai Kibaki a demandé l'arrestation des "meneurs" et de ceux qui ont "incité" aux tueries, "installés à Nairobi, dans la région de la Tana River et ailleurs, ainsi que ceux qui financent les violences".

Pour Abduhali Gudo, membre de la Commission de paix du Delta de la Tana, "la cause profonde est politique, rien de plus. Il s'agit d'éliminer une tribu de la zone pour créer un environnement politique favorable avant les élections générales de 2013", explique-t-il.

"Au cours de décennies de violences dans la zone, les bébés et les femmes n'ont jamais été la cible d'attaques (...) de représailles ou de quoi que ce soit", souligne-t-il.

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