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Afrique du Sud: pour l'ANC, l'avenir de la justice passe par les cours tribales

12/09/2012 02:36 EDT | Actualisé 11/11/2012 05:12 EST

Fer de lance de la lutte pour une même justice pour tous sous l'apartheid, l'ANC au pouvoir en Afrique du Sud veut aujourd'hui renforcer les cours tribales, au risque de créer un système à deux vitesses pénalisant les femmes et les campagnes selon ses détracteurs.

A Mzinyathi au nord du grand port de Durban (est), la cour du clan Qadi est le parfait exemple de ces tribunaux traditionnels destinés à prendre de l'ampleur, selon un projet de loi qui va uniformiser au plan national leur rôle et fonction.

Introduit au parlement en 2008, le texte a été retoqué pour des questions constitutionnelles puis représenté... sans changement. Il doit être débattu prochainement.

Pour l'ANC, dont le président Jacob Zuma est un fervent défenseur du régime coutumier --qui lui permet d'avoir quatre épouses--, le but est de "fournir un moyen accéléré, moins formel et moins cher de résoudre les conflits et de promouvoir et préserver les traditions, les coutumes et pratiques culturelles".

A Mzinyathi, la cour des Qadi est le seul tribunal desservant une vaste population rurale.

A l'extérieur, des villageois se tortillent sur des sièges inconfortables attendant que le chef Mqoqi Ngcobo se prononce sur leur affaire.

Environ 19 millions de Sud-Africains, vivant sous le régime coutumier, essentiellement à la campagne, n'ont ainsi pas à faire à un magistrat professionnel, mais à un chef faisant office de juge, parquet et médiateur.

Impossible de faire appel de la décision, ni d'être représenté par un avocat.

M. Ngcobo est habilité à juger des affaires du ressort d'un tribunal correctionnel, vol, violences conjugales, conflits entre communautés, mais pas les crimes les plus graves comme le meurtre.

A l'intérieur, l'imposant juge trône derrière une large table en bois. Il écoute le récit des plaignants et des défenseurs, les interrompant souvent pour des éclaircissements.

Le jour où l'AFP vient à sa rencontre, Mama Cele, une sexagénaire lui demande de trancher un litige avec un voisin qui veut la déposséder d'un terrain dont elle a hérité de son père.

Aucun dossier n'est ouvert, il n'y a pas de greffier pour enregistrer la procédure, une porte ouverte à tous les malentendus et un point auquel la future loi veut remédier.

Mqoqi Ngcobo est un chaud partisan du texte, affirmant que les tribunaux traditionnels sont fondamentaux pour résoudre les conflits et maintenir l'harmonie.

"Ici, nous pratiquons une justice de réparation, alors que les tribunaux et leurs magistrats pratiquent la punition. Ici, les gens arrivent ennemis et repartent amis", affirme-t-il.

Mais de nombreux experts et militants associatifs ne sont guère convaincus.

Sindiso Mnisi, chercheur en droit coutumier africain de l'université du Cap, voit dans le texte une réminiscence de l'apartheid, le régime de ségrégation raciale qui forçait la majorité noire à s'autoadministrer et à vivre sous des lois différentes dans les "homelands", des portions congrues de territoire.

"Cette loi crée des catégories séparées de citoyens et prive de leurs droits les gens des campagnes", dit-elle. "Avoir des lois distinctes selon le lieu géographique ne va pas avec les valeurs démocratiques", ajoute-t-elle.

Le mouvement des femmes rurales du Kwazulu Natal s'alarme aussi du manque de consultation des femmes lors de la rédaction du projet et des protections insuffisantes qu'il contient.

Dans certaines zones tribales, les femmes ne sont pas autorisées à se lever pour s'adresser à un homme, ni à s'asseoir dans le même espace à l'audience, fait valoir sa directrice Sizani Ngubane.

Le projet de loi, dont les objectifs affichés sont de "réaffirmer les valeur du système de justice traditionnelle, fondées sur une justice de réparation et de réconciliation", va empêcher les femmes des campagnes d'avoir accès comme les autres à la justice, ajoute-t-elle.

L'Alliance pour la démocratie rurale, une autre association qui milite pour faire jeter le texte aux oubliettes, ne décolère pas et somme l'ANC de réaffirmer qu'il y une seule loi dans une même nation: "principe qui constitue une rupture fondamentale avec les tentatives de l'apartheid et de la colonisation de ghettoiser certaines parties de notre pays sur la base de leur race et de leur lieu de vie".

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