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08/09/2012 03:27 EDT | Actualisé 07/11/2012 05:12 EST

Guerre des mots et langage des armes dans les ruelles d'Alep

Sur la place Sayyed Ali dans le centre historique d'Alep, le scénario est rodé: chaque jour, les rebelles lancent un retentissant "Allah Akbar" (Dieu est grand) auquel les soldats répondent "Tu vas bientôt aller le rejoindre" avant que ne commence la fusillade.

A la lisière de cette place, l'armée régulière avait repoussé il y a deux semaines, après de furieux combats, les membres de l'Armée syrienne libre (ASL) du quartier chrétien de Jdeidé. Depuis, la ligne de front s'est figée dans ce secteur, même s'il y a parfois de brèves flambées de violences.

Cachés dans des immeubles, les tireurs embusqués attendent leur proie, postés derrière un mur. Ils sont à l'affût d'une maladresse de leurs adversaires et la majorité des victimes sont des civils fauchés en traversant la rue en hâte.

Moins de 50 mètres séparent les protagonistes. Ils ne se voient pas mais ils s'entendent. "Ils nous traitent de mécréants qui méritent la mort et nous les raillons en leur affirmant qu'aucune vierge ne voudra d'eux au paradis", explique Ahmed, un conscrit de 22 ans.

Selon la tradition musulmane, ceux qui meurent en défendant la foi auront droit, en récompense, à 40 "Houris", de merveilleuses vierges. Certains militaires assurent avoir capturé des combattants islamistes qui cachaient dans leurs poches des sous-vêtements féminins qu'ils entendaient offrir à leurs "promises" au paradis.

Il est impossible de vérifier la véracité de tels propos mais il ressort que les belligérants puisent surtout dans le registre religieux pour railler leurs adversaires, dans un pays dirigé par un régime laïque.

Des soldats jurent encore que certains de leurs ennemis vont au combat munis d'un "passeport pour le paradis" délivré par un cheikh salafiste. "Avec nos balles, nous sommes prêts à les aider à trouver la porte du ciel", ironise l'un d'eux.

Les islamistes, eux, leur promettent la "fournaise de l'enfer".

Le général de la garde républicaine qui conduit les opérations dans l'ouest d'Alep les brocarde. "Ils disent qu'ils se battent contre nous pour aller manger à la table du Prophète. Mais croyez-vous sérieusement que Mahomet voudra partager son repas avec eux. Je pense que cela lui couperait l'appétit", dit-il en riant.

Depuis le début de la révolte, le régime affirme lutter contre des extrémistes religieux financés par l'Arabie saoudite et le Qatar, pour détruire selon lui la coexistence religieuse dans le pays.

L'immense majorité de la population en Syrie est sunnite (80%) mais l'Etat est dominé par une minorité alaouite --émanation du chiisme--, à laquelle appartient le président Bachar al-Assad.

Jdeidé, quartier chrétien traditionnellement très fréquenté pour ses vieilles maisons en pierre, ses magasins d'antiquités ou de souvenirs et ses restaurants, est quasi désert. Les habitants sont partis et les touristes ont disparu depuis plus d'un an et demi.

A Alep, resté pendant des mois à l'écart du mouvement de contestation lancé en mars 2011, la parole est aujourd'hui aux armes.

Oum Abdo, 53 ans, a tenté d'inspecter son appartement sur la place Sayyed Ali qu'elle a fui il y a deux semaines. Elle a renoncé en raison des tirs. "Je le vois mais je ne peux m'y rendre. C'est frustrant", dit cette femme, portant un voile coloré.

Les militaires se reposent après un échange de tirs virulents. "Les hommes armés (de l'ALS) sont particulièrement nerveux aujourd'hui, ils ont dû recevoir des munitions pour tirer autant", affirme Issam, un militaire de 23 ans, portant un bandana pour se protéger du soleil brûlant.

Si les invectives fusent, aucun des deux camps ne tente d'avancer. Les rues portent les stigmates des combats. La devanture de la maison des pompes funèbres est trouée par cinq impacts de balles de gros calibre et le miroir au mur a subi le même sort.

"Sissi", le restaurant le plus célèbre de la ville, a fermé ses portes il y a deux mois et Mohamad Sabbar, 37 ans, est seul dans son magasin de vêtements pour femmes. "Je n'ai pas vendu une seule robe depuis un mois car la rue est dangereuse et aucun client n'est assez fou pour venir jusqu'ici. Je suis dans mon magasin seulement parce que je m'ennuie chez moi", dit-il.

Le seul à ne pas se plaindre, c'est Joseph, 46 ans, qui fabrique des sacs de femmes assez kitsch qu'il vend en Libye. "Je les vends aux Libyennes pendant que leur pays nous envoie ses chômeurs pour combattre notre armée".

sk/ram/vl

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