Montebello, Québec — Alors que les membres du Parti libéral du Canada se réunissent à l'occasion de leur caucus annuel, le chef par intérim Bob Rae s'est entretenu ce mardi avec Althia Raj, du Huffington Post Canada. L'entrevue, qui porte notamment sur l'élection provinciale ainsi que sur la prochaine course au leadership du parti, a été abrégée pour plus de clarté.

Q : Les sondages indiquent que les Libéraux provinciaux se feront montrer la porte de sortie ce soir. Que signifierait une défaite de M. Charest ?
R : Depuis la création du Parti québécois, la réalité politique de la province fait qu'un parti fédéraliste, élu plusieurs fois et qui fait face à des difficultés, doit être tôt ou tard remplacé par un parti séparatiste. Or le public a tendance à surestimer l'importance du mandat qui est donné à ce parti. On verra bien ce qui arrivera après cette élection. Chose certaine, ce problème existe depuis longtemps. Lorsque le Parti libéral est défait, les questions d'unité nationale et de confiance des investisseurs refont inévitablement surface, au Québec comme dans le reste du Canada, et il faut en assumer les conséquences. J'invite les Québécois à voter pour un parti fédéraliste, et j'espère que c'est ce qui se produira.

Q : Diriez-vous que la Coalition Avenir Québec (CAQ) est un parti fédéraliste?
R : Ce parti compte dans ses rangs bon nombre de fédéralistes. C'est un parti unique en son genre. Mettre de côté pour un certain temps la question de la souveraineté – ou du démantèlement du Canada – y fait consensus. Un certain nombre de membres du Parti libéral fédéral se sont présentés sous la bannière de la CAQ, ou s'y sont activement impliqués durant la campagne électorale. Or je connais personnellement Jean Charest, pour avoir travaillé avec lui durant deux campagnes référendaires ainsi que sur plusieurs autres dossiers. Je suis un grand partisan de M. Charest, et j'espère sincèrement que le Parti libéral du Québec saura tirer son épingle du jeu.

Q : Si les Libéraux perdent cette élection, croyez-vous que cela ternira davantage la « marque de commerce libérale » ?
R : Non, pas du tout. Je ne tirerais pas un telle conclusion de la conjoncture actuelle, car aucun gouvernement ne peut remporter toutes les élections. Aucun parti ne peut gagner systématiquement à chaque fois.

Q : Si le Parti québécois remporte cette élection, un autre référendum est-il probable ?
R : Je crois que la tenue d'un référendum dépend de plusieurs facteurs. D'une part, Mme Marois fera face à une opposition féroce de la part d'une grande partie de la population québécoise. Elle serait mal avisée d'ignorer l'opinion publique. Mais d'autre part, cette question dépend du type de gouvernement qui sera formé dans les prochains jours : celui-ci sera-t-il majoritaire, minoritaire ou de coalition ? Bref, je ne crois pas qu'un référendum est inévitable, mais je sais pertinemment que si les Québécois choisissent le PQ, plusieurs membres de ce parti en déduiront qu'ils ont le mandat d'en tenir un. Après tout, il s'agit de leur mission, de leur raison d'être, et ils emploieront plusieurs méthodes pour arriver à leurs fins. Évidemment, Mme Marois a affirmé qu'elle rencontrera Stephen Harper pour lui demander « je veux ceci, je veux cela », et l'on peut appréhender des conflits. En fin de compte, je crois qu'il serait tragique pour le Québec de repasser par un autre processus référendaire. Je trouve que cela n'a aucun sens.

Q : Le premier ministre Harper devrait-il négocier avec Mme Marois ?
R : Je ne crois pas que M. Harper devrait faire une vente de feu. Il n'en a pas l'autorité morale, et n'a pas obtenu un tel mandat de la part des électeurs canadiens. Pour une question de principe, le premier ministre doit aborder les questions de gouvernance avec chaque province. Mais puisque Mme Marois a des objectifs très différents des autres premiers ministres, M. Harper n'a pas la légitimité requise pour autoriser la dévolution de pouvoirs fédéraux.

Q : Et s'il offrait à chaque province la possibilité de gérer l'assurance-emploi, par exemple ?
R : On se retrouverait dans une situation où une province assume cette responsabilité, mais pas une autre. Je crois que M. Harper n'a pas reçu le mandat de briser le filet de sécurité sociale, ni d'affaiblir l'autorité du gouvernement fédéral. Nos programmes sociaux sont déjà passablement affaiblis, il ne faudrait tout de même pas les briser encore plus.

Q : Croyez-vous que les Canadiens s'inquiètent de la séparation autant qu'avant ?
R : Nous sommes tous des êtres humains, et il est normal d'éprouver moins de patience ou d'intérêt pour cette question qu'auparavant. Cela dit, on ne peut se permettre d'être impatient ou excédé au point d'ignorer l'importance de l'unité nationale. Voilà pourquoi il faut doter le gouvernement fédéral d'une stratégie – d'ailleurs, j'ai l'intention d'aborder cette question au caucus mercredi. Il faut également faire preuve de leadership. Lorsque survient un défi de cette importance, le premier ministre du Canada doit faire preuve d'initiative et inviter le reste de la population à s'impliquer. Nous devons nous demander ce qu'il est possible de faire, de manière constructive, pour atteindre nos objectifs en tant que pays. En tout cas, l'indifférence est hors de question. Pour revenir à la stratégie elle-même, je crois qu'il ne faut pas faire des concessions pour la forme. Cela reviendrait à nourrir la bête. Mme Marois a un objectif clair, qui est la destruction du pays. Ses demandes n'ont rien à voir avec l'assurance-emploi ou la culture. Elle souhaite simplement poser des jalons sur son parcours, et il n'y a qu'une seule destination en vue. Bref, aucun accord ne pourra jamais satisfaire Mme Marois et ses collègues du PQ.


Q : Le premier ministre Harper est-il capable d'affronter Mme Marois ?
R : Il fait face à certains défis, car il n'a pas la meilleure équipe qui soit sur le terrain. M. Harper devra faire preuve de leadership, et s'adresser aux autres chefs de parti ainsi qu'aux députés de l'opposition, de manière à formuler une réponse concertée. Il ne faut pas laisser aller cette question, ou faire semblant qu'elle ne constitue pas un problème.

Q : Si Mme Marois est élue mardi soir, quel impact cela pourrait-il avoir sur la course à la chefferie du Parti libéral du Canada ?
R : Cela remettra de l'avant la question de l'unité nationale, du leadership et des méthodes à employer pour préserver le système fédéral. Les personnes qui souhaitent diriger le Parti libéral doivent comprendre à quel point l'unité demeure un enjeu fondamental depuis sa création en 1840. La capacité de chaque candidat ou candidate à formuler une réponse claire à cette question aura certainement un grand impact.

Q : Cela pourrait-il avantager des candidats originaires du Québec ?
R : Pas nécessairement. Parmi les premiers ministres qui ont le mieux réussi à gérer le dossier de l'unité, il y en avait de l'extérieur du Québec, dont Lester B. Pearson, originaire de de l'Ontario. Je ne crois pas qu'être né au Québec est un prérequis. Je suis convaincu que nous aurons des candidats de partout au pays, et que ceux-ci sauront traiter cette question avec toute l'importance qu'elle mérite.

Q : Si le PQ forme le gouvernement, tous les yeux se tourneront vers Stephen Harper. C'est normal, puisqu'il est premier ministre du Canada, et que l'on attend une réaction de sa part. Toutefois, il semble que le chef du NPD Thomas Mulcair s'apprête à brandir l'étendard fédéraliste au Québec. Est-ce que le Parti libéral sera condamné à jouer les troisièmes violons ?
R : Je suis en politique active depuis 1970, et je me suis impliqué dans plusieurs dossiers de nature constitutionnelle. J'ai donc acquis une grande expérience et je ne crois pas que M. Mulcair apportera grand chose de nouveau au débat. La Déclaration de Sherbrooke, dont il semble être l'un des auteurs, est un document extrêmement confus. Par ailleurs, le NPD souffre d'une absence totale de leadership. C'était évident durant cette campagne électorale. M. Mulcair et ses collègues n'ont pas prononcé un seul mot au sujet de la situation au Québec. Sans compter que le NPD s'oppose à Loi sur la clarté référendaire et à un certain nombre d'autres mesures. Pour toutes ces raisons, je crois que le NPD sera dans une position de vulnérabilité face à un gouvernement péquiste.

Q : M. Mulcair a déjà dit qu'il consacrerait les deux prochaines années à positionner son parti face aux Conservateurs. Est-ce que ce contexte de plus en plus polarisé marginalisera les Libéraux ?
R : La dernière chose dont ce pays a besoin, c'est de devoir choisir entre le Tea Party et le mouvement Occupy. Stephen Harper et Thomas Mulcair vont consacrer beaucoup d'énergie à dépeindre leur opposant de manière caricaturale afin de détruire sa crédibilité. Ils vont camper sur leur position, en faisant croire aux électeurs qu'il n'existe aucune autre option. Mais ce scénario manque de réalisme, car les Canadiens sont pragmatiques. Ils souhaitent une approche rationnelle, et ne veulent pas être forcés à faire des choix idéologiques. Ils sont en quête de solutions, et la polarisation actuelle les inquiète. Dans ce contexte, notre parti a beaucoup de pain sur la planche et doit se doter d'un nouveau programme. Bien entendu, je ne peux pas formuler un programme en solo au cours des six prochains mois. Je devrai poser des questions et être à l'écoute des membres.

Q : Les règles de la course au leadership seront adoptées cette semaine. Quel impact auront-elles ?
R : C'est une bonne question qui fait réfléchir tous nos membres. Je sais que M. Crawley et son équipe travaillent d'arrache-pied pour définir des règles justes, compte tenu des courses ayant eu lieu dans le passé et des changements récents au mode de financement. Lors de la dernière course à la chefferie, en 2006, nous avions le droit de recueillir cinq fois plus d'argent. Il faut donc déterminer où se situe le nouveau seuil d'équilibre. J'ai bon espoir que le parti y parviendra. Le plus important maintenant est d'encourager les membres à recueillir des dons auprès du grand public. Ce serait un signe que le parti bénéficie d'une grande légitimité. C'est l'exercice auquel il faut nous astreindre.

Q : Quelle sera votre attitude par rapport aux députés libéraux qui se lancent dans la course à la chefferie ? Est-ce que certains d'entre eux perdront leur poste de critique de l'opposition ?
R : Je vais en discuter lors du caucus. Personnellement, je trouve exagéré d'empêcher les députés de jouer un rôle utile à la Chambre des communes parce qu'ils ont choisi de devenir candidats à la chefferie. Au cours de notre histoire, nous avons penché vers un extrême puis vers l'autre, mais à cet effet, je ne suis pas aussi sévère que d'autres. Je crois qu'il est possible de participer aux travaux de la Chambre tout en étant candidat. Aussi, notre caucus est de taille modeste en ce moment, et nous ne devrions pas nous passer de la contribution de nos élus les plus expérimentés.

Q : Inciterez-vous les élus libéraux à déclarer leur intention le plus tôt possible ?
R : Non. En fait, je vais encourager autant les députés élus que les membres non élus. Je souhaite des candidatures nombreuses et de haut calibre. Pour la santé du parti, il nous faut une course relevée et intéressante. J'espère que c'est ce que nous aurons.

Q : Maintenant que le NPD est bien en selle avec son nouveau chef, et compte tenu de la course à la chefferie libérale qui s'annonce, comment espérez-vous attirer l'attention des médias?
R : Notre capacité à attirer l'attention du public dépend de notre aptitude à soulever des enjeux que les Canadiens jugent importants. Notre caucus devra faire preuve d'esprit d'équipe, pour susciter des débats captivants et défendre le point de vue du parti de manière crédible. En même temps, il est tout à fait normal que les candidats et candidates à la chefferie attirent un peu plus l'attention des médias, et qu'ils partagent leurs préoccupations. En ce qui me concerne, j'ai choisi le poste de chef intérimaire en sachant que mon mandat aurait un début, un milieu et une fin. J'approche bientôt de la fin, et j'en assume les conséquences.

Q : Vous avez annoncé votre intention de ne pas participer à la course à la chefferie. Regrettez-vous cette décision ?
R : Pas du tout.