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Le fabricant allemand de la thalidomide s'excuse pour la première fois

02/09/2012 12:34 EDT | Actualisé 02/11/2012 05:12 EDT

BERLIN - Le fabricant allemand de la thalidomide, un médicament tristement célèbre qui a provoqué la naissance de milliers de bébés atteints de malformations congénitales — bras et jambes trop courts, ou encore absence de membres — a publié ses premières excuses vendredi, 50 ans après avoir retiré le médicament des tablettes.

Le directeur exécutif du Groupe Gruenenthal, Harald Stock, a déclaré que l'entreprise voulait s'excuser auprès des mères qui ont consommé le médicament dans les années 1950 et 1960, et dont les enfants ont été victimes de malformations congénitales.

«Nous demandons votre pardon pour les près de 50 ans où nous n'avons pas trouvé une manière de vous parler directement, a dit M. Stock. Nous vous demandons de considérer notre long silence comme un signe du choc que votre destin a provoqué chez nous.»

M. Stock s'est exprimé à partir de la ville allemande de Stolberg, où est sise la compagnie, lors du dévoilement d'une statue de bronze symbolisant un enfant né sans membres à cause de la thalidomide. La statue est intitulée «l'enfant malade», un nom auquel s'objectent des groupes de victimes allemandes puisque toutes les victimes sont désormais des adultes. En allemand, le nom fait également référence à un traitement.

Le médicament était un puissant sédatif et a été vendu sous le nom Contergan en Allemagne. Il a été administré aux femmes enceintes, principalement pour combattre les nausées matinales, mais a provoqué une série de malformations congénitales en Europe, en Australie, au Canada et au Japon. La thalidomide a été retirée des étalages en 1961, et a également été ciblée comme responsable pour des malformations au niveau des yeux, des oreilles, des coeurs, des parties génitales et des organes internes des enfants en gestation.

La thalidomide n'a jamais été autorisée à la vente auprès des femmes enceintes aux États-Unis.

Freddie Astbury, originaire de Liverpool, en Grande-Bretagne, est né sans bras ni jambes après que sa mère eut pris de la thalidomide. L'homme de 52 ans affirme que les excuses sont très tardives.

«C'est le comble de constater qu'il leur aura fallu 50 ans pour s'excuser», a dit M. Astbury, qui est membre de l'agence Thalidomide U.K., un groupe de défense des droits des survivants. «Je suis abasourdi, a-t-il ajouté. Pendant des ans, [la compagnie] a insisté sur le fait qu'elle n'avait rien fait de mal et a refusé de nous parler.»

M. Astubury estime par ailleurs que le fabricant de médicaments ne devrait pas seulement s'excuser auprès des personnes touchées, mais également auprès de leurs familles. Il a également ajouté que l'entreprise devrait offrir une compensation. «Nous sommes très nombreux à avoir besoin de soins spécialisés et cela équivaut à des millions de livres.»

S'il a reçu, en compagnie d'autres survivants britanniques, un peu d'argent au cours des années de la part d'un fonds créé par le distributeur de la thalidomide en Grande-Bretagne, M. Astbury soutient que Gruenenthal n'a jamais voulu conclure une entente.

«Nous les invitons à s'asseoir à la table avec nous pour voir jusqu'où iront leurs excuses, a-t-il lancé. Je ne crois pas qu'ils aient jamais réalisé l'impact qu'ils ont eu sur la vie des gens.»

Gruenenthal a réglé une poursuite en Allemagne en 1972, 11 ans après avoir cessé les ventes du médicament, et a exprimé ses regrets aux victimes. Mais pendant des décennies, la compagnie a refusé d'admettre sa responsabilité, affirmant avoir mené tous les tests cliniques nécessaires à l'époque.

M. Stock a réitéré cette prise de position vendredi, insistant sur le fait que «les souffrances survenues avec le Contergan il y a 50 ans sont survenues dans un monde qui est complètement différent de celui dans lequel nous vivons aujourd'hui», et que l'industrie pharmaceutique avait appris une importante leçon à partir de l'incident.

«Lorsqu'elle a développé le Contergan, la compagne Gruenenthal a agi en fonction des connaissances scientifiques de l'époque et a respecté toutes les normes de l'industrie pour les tests de nouveaux médicaments qui étaient connus dans les années 1950 et 1960» a ajouté M. Stock.

Un groupe de victimes allemandes a rejeté les excuses de la compagnie. «Trop peu, trop tard», ont-elles déclaré.

«L'excuse comme telle ne nous aide pas dans notre existence de tous les jours», a déclaré Ilonka Stebritz, une porte-parole de l'Association des victimes du Contergan. «Nous avons besoin d'autres choses.»

Mme Stebritz a ajouté que l'entente de 1970 en Allemagne avait mené à création d'un fonds de 150 millions d'euros (186 millions $) pour environ 3000 victimes allemandes, mais avec une espérance de vie normale de 85 ans, cette somme n'a pas été suffisante. Dans plusieurs autres pays, les victimes attendent toujours une compensation de la part de Gruenenthal ou de ses distributeurs locaux.

En juillet, une femme australienne née sans bras ni jambes après que sa mère eut pris de la thalidomide a conclu une entente de plusieurs millions de dollars avec le distributeur britannique du médicament. Gruenenthal a refusé de signer une entente. La poursuite faisait partie d'un recours collectif et plus de 100 autres survivants s'attendent à ce que leurs demandes soient entendues l'an prochain.

Les avocats de Lynette Rowe ont indiqué dans une déclaration publiée samedi que l'excuse de Gruenenthal sonnait faux.

«Laisser entendre que le long silence avant aujourd'hui [samedi] pouvait être attribué à un "traumatisme silencieux" n'a pas de sens et est insultant», mentionne le communiqué. «Pendant 50 ans, Grunenthal s'est engagée dans une stratégie corporative calculée pour éviter les conséquences morales, légales et financières de ses actions négligentes et imprudentes des années 1950 et 1960.»

La thalidomide est toujours vendue aujourd'hui, mais comme traitement contre les myélomes multiples, un cancer de la moelle des os et la lèpre. Le médicament fait également l'objet d'études pour déterminer s'il permettrait de lutter contre des maladies comme le sida, l'arthrite et d'autres cancers.

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