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Damas s'est installée dans la guerre

29/08/2012 05:23 EDT | Actualisé 29/10/2012 05:12 EDT

Profitant de la fraîcheur de la nuit, trois boutiquiers assis devant leurs échoppes à Afif, dans le centre de Damas, n’ont pas sursauté, ni interrompu leur conversation quand trois violentes déflagrations ont retenti à proximité.

Sur la voie rapide dans le sud de la capitale, des milliers d'automobilistes passent indifférents devant trois chars, dont les canons menaçants sont pointés sur le quartier populaire de Nahr Eïcha qui porte les stigmates d’une âpre bataille.

A Jaramana, une banlieue du sud-est de la capitale à majorité druze et chrétienne, des jeunes armés de kalachnikovs appartenant à des "comités populaires" ont érigé des barrages, vérifient les cartes d’identité et fouillent les voitures. Cela n'a pas empêché mardi un attentat sanglant à la voiture piégée de s'y produire lors de funérailles.

Longtemps à l’abri des violences, Damas s'est installée dans la guerre depuis juillet. Les rebelles ont tenté de s’en emparer avant que l’armée ne les repousse sans toutefois réussir à les annihiler malgré sa puissance de feu, tant est poreuse la lisière entre la capitale et sa banlieue, fief de nombreux déserteurs.

A Barzé, dans le nord-est, Ahmad téléphone à sa femme chaque soir avant de rentrer pour connaître la route à emprunter afin d’éviter d’être pris dans un accrochage. Mais souvent, il est arrêté à un barrage par des hommes en uniforme sans qu’il puisse déterminer avec certitude s’il s’agit de déserteurs ou de loyalistes.

"Ils sont très tendus et peuvent me tuer pour une mauvaise réponse ou si ma tête ne leur revient pas. C’est arrivé à un jeune de 24 ans sans que l’on sache qui l’a abattu ni pourquoi", ajoute ce cadre dans une imprimerie.

"Il faut être poli et leur glisser quand ils vous rendent vos papiers l’inévitable phrase d’encouragement 'Que Dieu te donne de la force', bien que cela soit la dernière chose que je souhaite, car s’ils ont de la force ils vont la dépenser sur le champ de bataille, près de chez moi, et je ne dormirai pas de la nuit", ajoute ce père de deux enfants.

"Notre vie vaut le prix d’une balle de kalachnikov"

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Les combats, les déplacements de population, les destructions, le chômage et l’inflation dépriment une population qui n'avait jamais vu sa métropole sombrer dans le chaos.

"Chaque matin en quittant ma femme pour le travail, je me dis que si je reviens le soir, ce sera un jour gagné sur la mort. Car aujourd'hui, notre vie ne vaut que 30 livres syriennes (0,5 dollars), soit le prix d’une balle de kalachnikov", assure Michel, employé dans un restaurant.

Pour ce chrétien d’une trentaine d’années, qui a cru au début que le président Bachar al-Assad écraserait rapidement la contestation, l’important aujourd’hui est de trouver une solution négociée.

"Quand je dis aux pro et anti régime que je ne suis ni avec les uns ni avec les autres, chacun n’écoute que la première partie de ma phrase et me considère aussitôt comme un ennemi", dit-il.

"Il faut que les protagonistes s’assoient à une table et discutent sans conditions, sinon le bain de sang se poursuivra", assure ce père d’un garçon d’un an qui a décidé de partir à l’étranger si rien n’est réglé d’ici l’automne.

Directeur d’une usine dans la banlieue sud-est de Damas, théâtre de combats, Mohammad, un sunnite de 52 ans, était un partisan enthousiaste de la révolution. Mais depuis, il ne peut plus se rendre régulièrement dans son entreprise en raison de la fermeture des routes.

"Je suis toujours contre le régime mais la poursuite de la guerre, c'est un suicide collectif", confie-t-il.

La révolte commencée pacifiquement il y a plus de 17 mois s’est progressivement militarisée face à la répression impitoyable dont elle fut la cible.

"Un trou dans un cimetière"

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A Snaniyé, dans le vieux Damas, même les tailleurs de pierres tombales n’ont pas le moral.

"Personne n'a la tête à en acheter une. Avec chaque jour son lot de morts, les gens cherchent un trou dans un cimetière", assure Tareq Samini, 45 ans, traçant avec son burin le nom de "chahid" (martyr en arabe), un jeune soldat tué à Homs.

"Une pierre tombale, c'est un luxe que l'on s'offre en temps de paix, pas en temps de guerre", abonde Jihad Jano, son concurrent âgé de 42 ans.

Dans sa maison du quartier résidentiel d’Abou Remmané, un ancien diplomate syrien pense qu'il y aura encore beaucoup de morts avant que les adversaires ne baissent les armes.

Il cite à l’appui un passage d’"Etat de siège", une oeuvre du célèbre poète palestinien Mahmoud Darwich: "Toutes les guerres commencent par 'c’est moi ou lui' et finissent par ces mots embarrassés 'c’est moi et lui'".

sk/ram/tp

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