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Associé des Ben Ali devenu "chantre de la liberté": le paradoxe Fehri

28/08/2012 04:43 EDT | Actualisé 27/10/2012 05:12 EDT

Un associé de la famille du président tunisien déchu se muant en chantre de la liberté d'expression et en victime de gouvernement post-révolutionnaire: l'affaire Sami Fehri, patron d'une chaîne télévisée qui attend d'être emprisonné, ne manque pas d'ambiguïtés.

L'intéressé martèle que la justice demande son placement en détention provisoire en représailles d'une émission de satire politique, les Guignols, retirée de l'antenne d'Ettounisya TV après, selon le syndicat des journalistes, des "pressions" du pouvoir dominé par le parti islamiste Ennahda.

Selon son avocate, Sonia Dahmani, il n'avait pas encore été incarcéré lundi, le mandat de dépôt n'ayant pas été "formellement signifié" à la police et à l'accusé.

Tout en critiquant vivement les Guignols, les autorités assurent que l'émission est étrangère aux déboires judiciaires de M. Fehri, un ancien associé de Belhassen Trabelsi, beau-frère de l'ex-président Zine el-Abidine Ben Ali, en fuite au Canada.

Les deux hommes sont inculpés dans une affaire de corruption visant leur société de production Cactus et la télévision d'Etat.

L'influent conseiller du chef du gouvernement, Lofti Zitoune, proclame ainsi que Sami Fehri est "un criminel" et "un symbole de l'ancien régime, impliqué dans la corruption, qui doit rembourser des sommes considérables à l'Etat".

Pas convaincu, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) note que la justice s'est mise en branle lorsque le patron d'Ettounisya s'est avéré gênant.

"Le SNJT insiste sur la poursuite de l'ouverture des dossiers de corruption dans le secteur de l'information et de poursuivre les coupables, mais est surpris que le mandat de dépôt (contre Fehri) coïncide avec l'arrêt de l'émission" des Guignols, relève-t-il.

"L'emploi de la justice et l'intervention du gouvernement pour faire pression sur des médias sont un coup porté à la liberté d'expression", s'indigne le SNJT.

D'autant que le gouvernement est déjà accusé par nombre de journalistes de chercher à contrôler le paysage médiatique via la nomination de nouvelles directions, sans consultation des rédactions, à la tête de nombreux médias publics.

Le ministre des Affaires étrangères, Rafik Abdessalem, a d'ailleurs tenu des propos ambigus dimanche.

"Le gouvernement s'emploie actuellement à écarter de la vie politique les symboles de l'ancien régime et s'engage à assainir le paysage politique, administratif et les médias", a-t-il déclaré.

Assurant que le pouvoir ne cherche "pas à contrôler les médias", il a en revanche prévenu qu'"il ne permettra pas à certains médias de se transformer en tribunes d'opposition à l'action du gouvernement".

La presse se demande dès lors si M. Fehri, le complice des Ben Ali-Trabelsi, est désormais une victime.

"Media muselé ou justice qui suit son cours?", titrait lundi Tunis Hebdo, qui trouve étrange que des 18 accusés dans l'affaire, seul M. Fehri soit visé par un mandat de dépôt.

Le quotidien La Presse relève dans un éditorial lundi que l'affaire a le mérite de mettre "clairement sur la table le dossier des malversations sous l'ancien régime", mais note que le calendrier place les autorités dans une position difficile.

"C'est bien le retard pris dans la mise en branle de la justice (...) qui a conduit à cet imbroglio juridico-politico-médiatique", juge le journal.

"Une bonne partie de l'opinion perçoit en ce moment (l'affaire) comme une tentative d'écarter un militant de la liberté d'expression", constate la Presse, qui appelle à ne pas oublier le "péché originel" de Sami Fehri.

alf/sb/hj

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