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Norvège: le récit des heures de terreur sur l'île d'Utoya

24/08/2012 07:22 EDT | Actualisé 24/10/2012 05:12 EDT

OSLO - OSLO (Sipa) — Voici le récit, par des rescapés, la police et des riverains, des heures de terreur vécues le vendredi 22 juillet 2011 sur l'île d'Utoya en Norvège où Anders Breivik a abattu 69 personnes, peu après qu'un attentat à la voiture piégée eut tué huit personnes à Oslo:

- 12h51:

Breivik, après avoir publié sur Internet un "manifeste" de 1.500 pages expliquant ses motivations et une vidéo de 12 minutes, poste ce commentaire: "Je pense que ceci sera ma dernière entrée. Nous sommes maintenant le vendredi 22 juillet, 12h51".

- 15h25:

une forte explosion retentit au coeur de la capitale, Oslo, tout près du siège du gouvernement.

- 15h28:

la police déploie une équipe de démineurs sur place.

- 15h30:

au troisième jour de leur université d'été, quelque 600 militants du mouvement de jeunesse du Parti travailliste réunis sur l'île d'Utoya, à 30km au nord-ouest d'Oslo, commencent à entendre les premières informations sur l'explosion qui vient de secouer cinq minutes plus tôt le quartier des ministères. Ils ne savent pas encore qu'il s'agit d'un attentat à la voiture piégée mais commencent à douter de la visite prévue au cours du week-end du Premier ministre Jens Stoltenberg.

- 15h31:

la police émet un bulletin d'alerte national après que des témoins disent avoir vu un homme en "tenue de policier et arme au poing" quitter en voiture les lieux de l'attentat.

- 15h55:

émission d'un bulletin d'alerte national précisant le type de voiture emprunté par le terroriste présumé d'après les témoignages

- 16h30:

les images de destruction et de mort d'Oslo poussent les jeunes militants à se réunir de façon informelle, qui à la cafétéria, qui sur les berges de l'île. Certains portent la main au front en voyant les images sur leur téléphone portable. Ceux qui habitent dans la capitale appellent leurs proches pour vérifier s'ils vont bien. "On se réconfortait un peu en se disant qu'on était en sécurité sur l'île. Personne ne savait que l'enfer se déchaînerait aussi pour nous", a confié la militante Prableen Kaur sur son blog.

- 16h50:

dans le ballet des petites barques et bateaux desservant l'île, un policier arrive seul.

Armé, fait inhabituel, d'un pistolet et d'un fusil automatique, l'homme explique qu'il vient renforcer la sécurité. C'est alors, racontent les témoins, qu'il lève son fusil d'assaut et lâche des rafales. La chasse sanglante d'Anders Breivik vient de commencer.

Dans la cafétéria, Jorgen Benone discute encore avec ses amis de l'explosion d'Oslo quand le groupe "entend un mouvement de panique sur le rivage". "On s'est dit: qu'est-ce qui se passe? Des ballons qui éclatent? Ou alors quelqu'un qui fait une blague?", raconte-t-il. "C'est alors qu'on a réalisé que des gens se faisaient tirer dessus. Tout d'un coup, c'est devenu le chaos et tout le monde a couru dans tous les sens."

Certains sur l'île commencent alors à appeler les services de secours, mais il leur est demandé de ne pas bloquer les lignes sauf si l'appel concerne l'attentat d'Oslo...

- 17h15:

des témoins racontent que le tueur entre dans la zone des campeurs, dont certains se sont cachés dans leur tente. Méthodique, Breivik passe de tente en tente et abat un à un les jeunes qu'il y trouve, souvent à bout portant.

- 17h20:

Prableen Kaur tombe sur un groupe de jeunes militants paniqués qui fuient un homme portant le logo "POLICE" sur sa poitrine. "Ma première pensée a été de me dire: pourquoi est-ce que la police nous tire dessus? Mais qu'est-ce qui se passe?", écrit-elle.

Plus d'une dizaine de personnes s'entassent avec elle dans un recoin du bâtiment principal, allongées au sol. A un moment, la jeune femme voit son meilleur ami par la fenêtre. "Je me suis demandée si je devais sortir pour l'amener à l'intérieur. Je ne l'ai pas fait. J'ai vu la peur dans ses yeux."

- 17h24:

la police locale du district de Nordre Buskerud reçoit des appels concernant les tirs à Utoya.

- 17h25:

Kaur raconte qu'une rafale tirée tout près du bâtiment provoque la panique dans son groupe, tout le monde sautant alors par la fenêtre. Certains se blessent mais le tireur ne vient pas de leur côté. Prableen se réfugie avec d'autres derrière un muret, appelle sa mère sur son portable et envoie un SMS à son père. "J'ai prié, prié, prié. J'ai espéré que Dieu me voie." Parmi les parents alertés, l'inspecteur de police Jan Erik Haugland reçoit un appel de sa fille de 17 ans qui lui dit: "On est en train de tirer ici! Y a un type habillé en policier".

- 17h30:

la police locale réclame l'envoi d'une unité spéciale. Pendant ce temps, sur l'île, Breivik abat des jeunes fuyant leur cachette à son approche et certains se retrouvent sur les rives de l'île avec une seule chance de s'enfuir: à la nage. Prableen Kaur raconte que le tireur tente d'attirer les jeunes en criant: "Je suis de la police!". Ils répondent: "Prouvez-le!". L'homme tire alors sur tous ceux qui bougent.

"J'ai sauté à l'eau", a raconté Adrian Pracon à la chaîne TVN24. "Je portais de grosses bottes en caoutchouc et d'épais vêtements alors c'était dur de nager et j'ai dû rebrousser chemin. En approchant de la rive, je l'ai vu en train de tirer sur ceux qui étaient derrière moi. J'ai bien vu qu'il en avait touché certains car, quand la balle frappait l'eau, la gerbe était parfois blanche, parfois rouge."

- 17h38:

la police norvégienne dépêche un commando depuis la capitale. Il se rend à Utoya par la route et non pas à bord de l'unique hélicoptère de la police d'Oslo, son équipage étant en congés... Peu après, l'armée annonce aux policiers qu'elle peut leur prêter un hélicoptère mais qu'il ne sera pas opérationnel avant 18h15.

- 17h41:

des policiers de Nordre Buskerud arrivent sur les berges du lac Tyrifjorden, à 800m de l'île d'Utoya.

- 17h45:

dans un camping situé sur le continent, à 800m des berges d'Utoya, le propriétaire Brede Johbraaten dit avoir entendu d'abord des coups de feu -saccadés ou au coup par coup- pendant une bonne demi-heure. Mais il réalise pleinement l'ampleur du drame quand les premiers rescapés, qui ont eu le courage de fuir à la nage, arrivent. Aucun n'est blessé mais tous racontent avoir vu beaucoup de leurs camarades se noyer pendant la traversée, certains parce qu'ils avaient perdu trop de sang et d'autres à cause de crampes.

Adrian Pracon, qui dit avoir été mystérieusement épargné par le tueur sur la plage un peu plus tôt, s'est depuis caché au milieu de cadavres. "Il est alors revenu. Je retenais ma respiration, sans bouger. J'ai entendu un tir et ressenti un léger choc à l'épaule (gauche). J'ai compris qu'il m'avait tiré dessus, mais mon corps s'est comme ainsi dire protégé et je n'ai ressenti aucune douleur. Je n'ai donc heureusement pas bougé. Assuré que j'étais mort, il est reparti."

Sur le continent, M. Johbraaten, 59 ans, réunit avec quelques campeurs plusieurs embarcations qui convergent vers l'île afin d'y recueillir des nageurs ou des corps. Ce geste de courage a un effet indésirable inattendu: lorsque les policiers arrivent, ils ne trouvent quasiment plus aucun bateau pour se rendre sur l'île...

- 17h59:

Breivik appelle la police de Nordre Buskerud en disant qu'il veut se rendre. Quand on lui demande son nom, il raccroche.

- 18h:

des témoins se cachant derrière des rochers, sachant bien que le "policier" n'en est pas un, voient avec horreur quatre jeunes chercher secours auprès de lui. L'homme les abat chacun d'une balle dans la tête. Selon les légistes, Breivik a notamment utilisé des balles dum-dum, à fragmentation.

- 18h08:

le commando de police arrive à son tour sur les berges du lac Tyrifjorden. Mais il n'arrive pas à traverser tout de suite, la plupart des bateaux étant déjà sur le lac à la recherche des victimes et les autres trop petits pour ces hommes lourdement équipés.

- 18h18:

une embarcation transportant le commando se brise, contraignant les policiers à regagner la rive pour en chercher une autre.

- 18h24:

Breivik appelle de nouveau la police, se présentant comme le "commandeur des Chevaliers Templiers d'Europe". Il dit avoir mené une "opération" à Utoya. Quand on lui demande son numéro, il raccroche.

- 18h26:

le commando pose enfin le pied sur l'île et se déploie, sans savoir s'il y a un ou plusieurs tireurs.

- entre 18h32 et 18h34:

les policiers trouvent enfin le tueur et lui ordonnent de déposer ses armes. Breivik s'exécute et est arrêté sur le champ. Les policiers saisissent aussi un volume "considérable" de munitions. A ce moment-là, Prableen Kaur confie avoir le courage de se relever et s'aperçoit qu'elle était allongée sur le cadavre d'une adolescente. "Mon ange gardien", dit-elle. Elle saute alors dans l'eau pour rejoindre d'autres jeunes accrochés à une grosse chambre à air. Un bateau passe mais il y est déjà plein de survivants. On leur lance donc des gilets de sauvetage.

- 18h57:

près de 90 minutes après le premier appel à l'aide de la police locale, le premier des trois hélicoptères finalement mobilisés décolle de la base aérienne de Rygge, à 60km au sud d'Oslo.

- 19h:

la petite flottille de secouristes continue de faire le tour de l'île à la recherche de rescapés, se rapprochant de plus en plus du rivage, la fusillade ayant pris fin. Prableen Kaur est enfin secourue mais beaucoup de jeunes ont encore peur de sortir de leur cachette. Jorgen Benone raconte ainsi avoir vu plusieurs bateaux s'approcher et s'être demandé si ces secouristes ne seraient pas eux aussi des tueurs comme le faux policier. "Je ne savais plus à qui faire confiance. Mais j'ai quand même agité les bras et sauté à l'eau. J'ai pleuré, c'est vous dire combien j'étais heureux. Mais j'avais tellement froid. J'étais glacé".

Sipa

mw/AP-v0/st

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