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Après Marikana, la jeune démocratie sud-africaine face à ses démons

24/08/2012 06:16 EDT | Actualisé 24/10/2012 05:12 EDT

La tuerie de la mine de Marikana, le 16 août, a brutalement rappelé à l'Afrique du Sud les obstacles immenses qui se dressent encore sur le chemin d'une démocratie apaisée, à commencer par la violence et les inégalités criantes.

L'émotion, le choc, qui ont saisi le pays au lendemain de la fusillade de la police qui a fait 34 morts parmi les mineurs, ont peu à peu fait place à l'introspection, puis aux interrogations accusatrices.

Pourquoi les mineurs sud-africains, lors des conflits sociaux, ont-ils institutionnalisé la violence comme un moyen de lutte? Pourquoi la direction de la mine et les pouvoirs publics ont-ils laissé pourrir une situation explosive, abandonnant à la seule police la gestion d'un groupe de 3.000 hommes armés de machettes et de lances?

Et pourquoi, dix-huit ans après l'avènement de la démocratie, certains mineurs d'Afrique du Sud vivent-ils toujours dans les mêmes conditions qu'au début du 20e siècle?

Les grévistes de Marikana étaient pour la plupart des travailleurs migrants, vivant seuls à des centaines de kilomètres de leur famille, logés dans des foyers sordides ou des bidonvilles accolés à la mine.

Parmi cette classe pauvre, qui avait entendu la promesse faite en 1994 par Nelson Mandela d'une "vie meilleure pour tous", l'impatience et la frustration ont désormais remplacé l'espoir.

Les tensions sont d'autant plus fortes que la misère côtoie en Afrique du Sud un luxe parfois insolent. Et que personne n'ignore que les plus grandes fortunes du pays se sont bâties, depuis un siècle, sur les ressources du sous-sol, or, diamant, platine.

Aujourd'hui, malgré la réelle émergence d'une classe noire riche et moyenne, l'économie reste largement aux mains d'actionnaires et de patrons blancs. (Même si, à Lonmin, l'un des administrateurs n'est autre que Cyril Ramaphosa, ancienne figure de proue de la lutte contre l'apartheid et bras droit de Nelson Mandela).

Quant aux habitants des bidonvilles autour des mines ou des grandes villes, ils sont presque exclusivement noirs.

Et la croissance trop molle (2,6% à 2,7% prévue cette année) ne permet pas, pour l'instant, de tenir les engagements cent fois réitérés par le président Jacob Zuma de mieux partager les revenus de l'exploitation minière, première richesse du pays. Le taux de chômage officiel est de 25%.

Au début de la crise de Marikana, la direction de Lonmin, l'exploitant du site, s'est enfermée dans une position légaliste, qui n'a pas contribué à apaiser la tension.

Lonmin a ignoré les revendications, arguant du fait que le mouvement spontané était illégal au regard du droit du travail. De plus, au soir du massacre, elle a rejeté la responsabilité sur la police en déclarant tout bonnement qu'il ne s'agissait "pas d'un conflit social, mais d'une affaire d'ordre public".

Dans les jours qui ont suivi, sous la pression politique, les dirigeants de la mine ont fini par rencontrer syndicats et représentants des grévistes. Mais la question salariale et les conditions d'une reprise du travail n'étaient toujours pas réglées vendredi, au lendemain des cérémonies d'hommage aux victimes.

Le pouvoir politique, lui aussi, est accusé d'immobilisme, d'aveuglement, et parfois de complicité coupable avec les grands groupes industriels.

"Je ne crois pas qu'ils se rendent compte à quel point notre société est devenue instable", s'inquiète l'analyste Adam Habib, de l'Université de Johannesburg.

"Ca va exploser de nouveau", pronostique même Ebrahim Fakir, un autre politologue, "parce que le gouvernement ne fait rien pour résorber les inégalités, les différences de salaires, améliorer les conditions de travail, la santé et la sécurité dans les mines, alors que ce sont les données fondamentales du problème".

Le jeune tribun populiste Julius Malema, exclu de l'ANC en avril, s'est engouffré dans la brèche. "C'est une révolution minière, nous ne nous rendrons pas", a-t-il lancé jeudi aux mineurs, exhortant les grévistes à ne rien céder.

Huit jours après le massacre, gouvernement, sociétés minières et syndicats ne doivent pas seulement trouver une issue au conflit de Marikana, mais imaginer des solutions pour éviter la déflagration sociale que certains prédisent désormais.

cpb/clr/aub

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