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Le massacre de Marikana, miroir de la violence en Afrique du Sud

22/08/2012 08:29 EDT | Actualisé 22/10/2012 05:12 EDT

Les images terribles des 44 morts de la mine de Marikana ont douloureusement rappelé à l'Afrique du Sud que la violence est une composante de son histoire nationale, tant dans les conflits sociaux que dans l'arène politique.

Avant que la police ne tue 34 grévistes le 16 août dans cette mine de platine, des violences intersyndicales avaient fait dix morts en quelques jours. Plusieurs mineurs et deux policiers avaient été massacrés à la machette.

Le droit - chèrement acquis - de manifester est source de dérives, a déploré mardi le prix Nobel de la paix Desmond Tutu. "Lorsque nous manifestons, nous exigeons, détruisons, pillons. Nous ne nous soucions pas de savoir si nos exigences sont raisonnables et quels sont les moyens utilisés", a-t-il accusé.

Avant Marikana, un conflit social en 2006 avait été encore plus meurtrier. Des gardes de sécurité s'étaient mis en grève. En trois mois, 60 non grévistes avaient été tués, la plupart jetés depuis des trains en marche.

De tels comportements sont "un héritage de l'apartheid", estime le chercheur Sylvester Maphosa, expert des questions de sécurité.

Au fil des années de lutte contre le régime raciste, les militants, désespérant de se faire entendre, avaient peu à peu abandonné les méthodes non-violentes pour passer à la lutte armée.

Le régime de l'apartheid n'était pas en reste évidemment. Entre les tirs sur les foules de manifestants et les tortures d'opposants, la violence était un moyen admis pour museler la contestation.

Pendant la marche vers la démocratie, les affrontements entre partis noirs rivaux ont également été meurtriers. Le "supplice du collier" était un moyen radical de se débarrasser des rivaux, en leur nouant autour du cou un pneu rempli d'essence enflammée.

Winnie Mandela, épouse à l'époque de Nelson Mandela encore emprisonné, avait déclaré en 1986: "Nous libérerons ce pays avec nos boîtes d'allumettes et nos colliers (de flammes)".

"En Afrique du Sud, nous avions l'habitude de justifier la violence par le fait que nous combattions le système", explique M. Maphosa à l'AFP, "mais lorsque le système a été abattu (en 1994 ndlr), nous n'avons pas déposé les armes. Nous n'avons pas fait de bilan. Et nous avons hérité de ces pratiques".

Une génération plus tard, le langage public a gardé des traces de cette époque. Chants et slogans de la lutte contre l'apartheid, par exemple, sont toujours les hymnes de ralliement dans les conflits sociaux.

La chanson favorite du président Zuma pendant sa campagne électorale était "Apportez-moi ma mitrailleuse". Et le jeune tribun populaire Julius Malema, récemment exclu de l'ANC, a été condamné en justice pour avoir chanté dans ses meetings: "Shoot the boer" (Tuez le fermier blanc).

La semaine dernière, s'adressant aux mineurs de Marikana, Malema leur a lancé: "Vous ne devez jamais reculer, même face à la mort. Beaucoup de gens mourront dans notre lutte pour la liberté économique".

Les syndicats n'hésitent pas non plus à utiliser une rhétorique bannie depuis longtemps dans beaucoup de démocraties: "Dans nos chargeurs, il reste des balles", avait déclaré le secrétaire général de la très puissante confédération syndicale Cosatu, s'adressant au gouvernement lors d'une simple manifestation contre les péages routiers.

A contre-courant de certains analystes, la politologue de l'Université du Cap Cherell Africa estime néanmoins que la société sud-africaine n'est pas intrinsèquement violente, mais que la violence actuelle est attisée par "les inégalités toujours plus criantes entre très riches et très pauvres dans le pays".

Bien que le gouvernement se soit attaqué à la très grande pauvreté en créant un système d'allocations, environ 40% de la population est toujours classée comme "pauvre", selon les critères officiels.

Les actes et les paroles violents sont une façon "d'exprimer une forme de désespoir", affirme Lisa Vetten, membre d'une organisation de défense des démunis.

"Les gens ont des aspirations, mais ils n'ont aucun moyen de les réaliser. La violence et la criminalité sont un moyen de se forger un statut, lorsque les voies normales vous sont fermées", constate-t-elle.

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