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Congés parentaux: les entreprises craignent que leurs employées ne reviennent pas (PHOTOS)

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Quand Elizabeth Monier-Williams a pris son congé de maternité l'an dernier, elle était mûre pour un changement. Après cinq années passées au service des communications de l'Université York, ses possibilités d'avancement se faisaient rares. Elle a donc gardé un œil ouvert et postulé à certaines offres qui en valaient la peine.

«À quelques reprises, je me suis dit : “Wow, je ne peux pas rater cette occasion” », explique la mère de deux enfants. Au début du printemps, Mme Monier-Williams a raccourci son congé de maternité pour accepter un poste de gestionnaire en marketing au sein de la firme torontoise MaRS Innovation.

Bien qu'elle admette ressentir un léger inconfort lorsqu'elle quitte un emploi, Mme Monier-Williams ne se sent aucunement coupable d'avoir fait faux bond à son ancien employeur.

«Beaucoup de femmes souhaitent relever des défis et avoir un emploi motivant, ajoute-elle. Il n'y a rien de surprenant à ce qu'elles entreprennent une réflexion et réorientent leur carrière.»

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Les congés de maternité autour du monde
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Au Canada, aucune statistique n'indique combien de personnes changent d'emploi au cours d'un congé parental. Même si la majorité des femmes (et des hommes) reviennent à leur poste, une observation empirique démontre que l'histoire d'Elizabeth n'a rien d'exceptionnel.

Que ce soit la nécessité d'une meilleure conciliation travail-famille ou le besoin de repartir à neuf, les raisons de changer d'emploi ne manquent pas. Chose certaine, la loyauté envers les employeurs est en chute libre partout au pays.

Le hic est que les employeurs hésitent trop souvent à engager des femmes en âge d'enfanter. À l'heure où une pénurie de main d'œuvre se fait sentir dans plusieurs domaines, cette attitude est très mal avisée.

«Les temps changent. Dorénavant, les employeurs comme les employés sont prêts à rompre le lien d'emploi aussitôt que la situation évolue ou qu'une meilleure opportunité se pointe le bout du nez », affirme Mike Moffatt, chargé de cours spécialisé en relations de travail à l'École d'administration Ivey, affiliée à l'Université de Western Ontario.

«L'employeur ferait mieux de conserver une main d'œuvre loyale et expérimentée. Mais pour cela, il doit fournir des incitatifs convaincants.»

Des priorités qui évoluent

Selon Alison Konrad, spécialiste en comportement organisationnel à l'École d'administration Ivey, le manque de défis est la principale raison pour laquelle les femmes changent d'emploi. «Les femmes qui se sentent bloquées au plan professionnel sont très susceptibles de regarder ailleurs. Prendre soin d'un bébé est très gratifiant. Alors pourquoi une mère le placerait-elle en garderie, si c'est pour reprendre un boulot ennuyeux ?»

Bon nombre de femmes ambitieuses profitent de leur temps libre pour examiner attentivement leurs perspectives d'avenir. C'est ce qu'a fait Sara, une enseignante de la région de Toronto qui doit occuper un nouveau poste à la commission scolaire dès la fin de son congé de maternité.

«Lorsqu'on est au cœur de l'action, on ne voit rien d'autre. Ce que l'employeur attend de nous est très clair, et la routine devient presque confortable. Par contre, l'absence prolongée du bureau crée une distance. Cette distance fait apparaître le reste du paysage et nous incite à agir en fonction de nos convictions profondes.»

Sara – qui tient à être identifiée par son prénom seulement – a très hâte de commencer son nouvel emploi. Cependant, elle a lancé il y a plusieurs années une petite compagnie de produits pour bébés. Son rêve serait de lui faire prendre de l'expansion et de la gérer à partir de la maison.

La venue de son deuxième enfant et la réflexion qu'elle a pu se permettre en congé ont déclenché un grand processus de transformation. «Je ne dirais pas que c'est la crise de la trentaine, mais c'est certainement une forme de crise, dit-elle. Mes priorités ont changé du tout au tout. J'ai l'impression de terminer mon adolescence, cette période ingrate durant laquelle je ne savais pas quoi faire de ma vie.»

Une année d'absence et un bébé à la maison, voilà qui change la vie de bien des femmes. Mais attention! La manière dont les femmes sont perçues par leur employeur peut avoir changé tout autant.

Une question de loyauté

Pour Jennifer Berdahl, spécialiste en comportement organisationnel à l'Université de Toronto, la quête d'un nouvel emploi «est une réaction assez rationnelle, compte tenu des préjugés auxquels les femmes s'exposent lorsqu'elles reviennent d'un congé de maternité».

Selon Mme Berdahl, des recherches ont démontré que les femmes portant «l'étiquette de mère» ont moins de chances de recevoir une augmentation de salaire ou une promotion, même si elles fournissent un rendement équivalent en termes d'heures travaillées, de productivité et d'expertise.

Ainsi, repartir à zéro chez un nouvel employeur permettrait de ne pas frapper un mur.

«Lorsqu'une mère occupe un nouveau poste après avoir élevé des enfants, elle a plus de chances d'être reconnue à sa pleine valeur, ajoute Mme Berdahl. Le fait d'être parent n'est pas perçu comme une nouveauté, mais comme une réalité bien assumée dont l'employeur avait la pleine connaissance au moment de l'embauche.»

Une autre raison pour laquelle des femmes quittent leur emploi est la crainte de ne pas pouvoir concilier adéquatement leur vie professionnelle et familiale. Une avocate de Toronto, qui songe réorienter sa carrière et tient à l'anonymat, le confirme: « Mon emploi n'est pas de 9 à 5. Je ne parviendrai jamais à atteindre mes objectifs annuels si je me limite à cet horaire. En plus, je suis constamment sur appel avec le BlackBerry. Il y a des environnements de travail qui ne permettent tout simplement pas d'élever une jeune famille.»

Cette avocate, à qui on a déjà refusé une promotion, a ajouté que la loyauté envers son employeur ne fera plus partie de l'équation si jamais une autre opportunité se présente.

Des intentions bien cachées

La défection d'une employée peut causer bien des maux de tête à son patron.

D'après Corinne Pohlmann, vice-présidente de la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI), la plainte que ses membres formulent le plus souvent est qu'ils sont tenus dans l'ignorance. Il leur est impossible de savoir si une nouvelle maman veut revenir, se trouver un autre genre d'emploi, ou rester à la maison avec ses enfants une fois le congé terminé.

«Les décisions de nature personnelle, prises durant un congé de maternité, ne sont pas communiquées adéquatement à l'employeur, précise Mme Pohlmann. Ça peut être assez frustrant. L'employeur doit déjà trouver une personne pour assurer l'intérim pendant un an, puis renvoyer cette personne lorsque l'employée régulière revient au bureau.»

Selon Mme Pohlmann, les gestionnaires de PME ne font aucune discrimination ouverte contre les femmes en âge d'enfanter, car ce serait contraire à la loi. Or la crainte de perdre une employée pendant un an (ou pour toujours) finit dans bien des cas par influencer le processus décisionnel.

«Ces questions trottent dans la tête des employeurs, j'en suis convaincue, poursuit-elle. Les personnes responsables de l'embauche ne diront jamais rien à voix haute, puisque c'est illégal. Or s'il y a deux ou trois candidats de même calibre pour un même poste, le risque de maternité peut être l'un des facteurs qui font pencher la balance.»

Le potentiel de discrimination à l'embauche a particulièrement inquiété la FCEI en 2000, lorsque le gouvernement fédéral a étendu la durée du congé parental de 6 à 12 mois. (Au Canada, les nouvelles mères qui ont travaillé 600 heures ou plus dans l'année écoulée ont droit à une prestation de maternité de 55 pour cent de leur salaire durant 15 semaines. Le congé parental, qui peut être partagé entre le père et la mère, peut donner lieu à des prestations au cours des 35 semaines suivantes.)

Il est très difficile de prouver un cas de discrimination à l'embauche. Or, selon Mike Moffatt, le phénomène est assez répandu pour contribuer significativement à l'écart de revenus entre les hommes et les femmes, qui avoisine 20 pour cent à l'échelle du pays.

Des entreprises tentent de relever le défi

Au lieu de tenir à l'écart les parents potentiels, des experts affirment qu'il vaut mieux mettre en place des incitatifs pour qu'ils reviennent au boulot une fois le congé terminé. Des horaires plus flexibles, des possibilités d'avancement et des primes monétaires en sont quelques exemples.

Phyllise Gelfand, porte-parole du Réseau Postmedia, confirme que cet employeur offre des prestations parentales additionnelles pour favoriser la rétention du personnel. Or la carotte est accompagnée d'un bâton: ces prestations doivent être remboursées si le ou la bénéficiaire décide de ne pas reprendre son poste.

En Australie, les prestations de maternité sont versées durant 18 semaines, et le congé parental peut être prolongé jusqu'à un an pour le père ou la mère. Dans ce contexte, la firme Insurance Australia Group (IAG) a récemment choisi d'instituer un programme qui offre aux nouvelles mamans le double de leur salaire durant les six premières semaines de leur retour au travail.

Le directeur général d'IAG Mike Wilkins a reconnu que ce programme était «généreux», mais qu'il fallait «faire en sorte que les personnes de qualité reviennent chez nous».

Selon Gary Gannage, directeur général de l'AMAPCEO (un syndicat d'employés du secteur public de l'Ontario), les employeurs sympathiques aux familles s'en trouvent amplement récompensés. «Les mesures progressistes sont un élément essentiel à l'embauche et à la rétention des meilleurs candidats. Un employeur qui ne les offre pas perd un gros avantage par rapport à ses concurrents.»

Au fédéral, les prestations totales peuvent atteindre 93 % du salaire durant 52 semaines. Avec des conditions de ce genre, M. Gannage est incapable de citer un seul exemple de nouveau parent qui n'est pas revenu en poste.

Mais puisque la jeune génération a tendance à butiner d'un emploi à l'autre, et puisque les nouveaux parents profitent souvent de leur congé pour partir, les employeurs souhaitent en être informés le plus tôt possible.

Maintenir de bonnes relations professionnelles est important, car les adieux sont parfois temporaires. À cet effet, Elizabeth Monier-Williams a avisé son ex-patron longtemps à l'avance. Celui-ci avait trouvé une remplaçante compétente, ce qui a aidé à faire la transition en douceur.

«Mes collègues et l'équipe des ressources humaines ont fait preuve de compréhension lorsque je leur ai annoncé mon départ, relate-t-elle. Ce n'était pas la première fois qu'ils faisaient face à cette situation, et ce ne sera probablement pas la dernière.»