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Guinée: la cité minière de Fria se meurt après l'arrêt de son usine d'alumine

10/08/2012 05:09 EDT | Actualisé 09/10/2012 05:12 EDT

Les larmes aux yeux, le syndicaliste Mamadi Kourouma n'y croit plus: "Nous sommes en train de vivre la fin de l'usine la plus connue" de Guinée, productrice d'alumine à Fria, où une longue grève suivie du départ du propriétaire russe a plongé la ville dans la torpeur.

De hautes herbes sauvages ont envahi les alentours de l'hôpital, autrefois une des fiertés de Fria, à 160 km au nord de Conakry.

Dans les quartiers résidentiels décatis, de vieux ascenseurs marchent au rythme des coupures de courant depuis que Friguia, l'usine d'alumine gérée par le numéro un mondial du secteur, le groupe russe Rusal, a cessé de fonctionner.

"Fria est dépendante de l'usine en eau et électricité. Le commerce, les banques et l'administration en dépendent également. Il n'y a aucune structure de l'Etat ici. Fria et les travailleurs ne se remettront pas de cette crise. C'est un véritable tremblement de terre", assène Mamadi Kourouma.

"Nous sommes obligés de faire maintenant un rationnement du courant électrique", admet le directeur adjoint de Friguia, David Camara.

Les travailleurs avaient déclenché le 4 avril une grève pour obtenir une augmentation de salaires.

Fin mai, un tribunal de Conakry a rendu une décision favorable à Rusal, rejetée par les syndicats qui ont finalement décidé fin juin d'appeler à la reprise du travail sans condition. Mais les Russes étaient déjà partis, laissant en rade les 3.200 employés directs et indirects de l'usine.

"Si on ne n'injecte pas d'argent pour l'entretien du matériel, on est parti pour fermer définitivement cette usine", explique David Camara.

La ville de plus de 100.000 habitants "risque de disparaître si l'usine s'arrête. Personne n'ignore que c'est cette usine qui l'a enfantée", fait remarquer le maire, Amara Traoré.

La cité minière construite en 1960 par le groupe français Pechiney sur les hauteurs de Tigué, un village d'agriculteurs, est aujourd'hui une ville fantôme.

Elle a été, dans les années 1960-1970, une coquette ville avec sa piscine "olympique", ses boîtes de nuit, ses quartiers aérés et éclairés.

Son usine a jusqu'ici été un fleuron de l'industrie minière de Guinée, une ex-colonie française devenue indépendante en 1958 dont le sous-sol regorge d'immenses richesses - fer, diamants, bauxite et alumine - qui ne profitent guère à ses habitants: 55% des 12 millions de Guinéens vivent dans la pauvreté.

"Nous avons tout fait pour éviter cette grève en impliquant les autorités et même les sages, mais on n'a pas été écouté par l'employeur Rusal", affirme le maire.

Avec la grève suivie de l'arrêt de l'usine, les travailleurs en sont "au début du cinquième mois" sans salaire, dit Mamadi Kourouma. Les employés, réduits au chômage, se retrouvent quotidiennement au centre-ville, chacun racontant sa vie de misère.

"J'ai aujourd'hui une population affamée. Les gens sont en train de revendre leurs biens, des bâtiments, des parcelles nues et même des meubles pour survivre", selon le maire.

Pour Abdoul Baldé, un employé de Friguia, "la misère se lit sur tous les visages des habitants de Fria parce qu'il y a une insécurité alimentaire et sanitaire totale". Il cite l'hôpital où "tout manque aujourd'hui".

Depuis le début de la grève, l'administration n'a plus commandé de médicaments. "Il n'y a même pas un seul cachet de paracétamol, plus d'oxygène pour les interventions chirurgicales, plus de bandes pour les blessés", affirmme Mamadi Kourouma.

Travailleur à la retraite, Amara Bangoura est "nostalgique des années 70", époque où "tout était facile. Si une ampoule se grillait, elle était toute de suite remplacée par un service compétent de la société".

"Il y avait des bus pour ramasser les travailleurs, tous les cadres avaient des voitures", dit-il, ajoutant: "Aujourd'hui certains travailleurs prennent un taxi pour se rendre à l'usine. Je me dis que c'est foutu".

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