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Dans les quartiers rebelles d'Alep, tout le monde n'a pas choisi son camp

04/08/2012 04:07 EDT | Actualisé 03/10/2012 05:12 EDT

Les trois hommes observent, le visage fermé, la danse des rebelles qui célèbrent la "libération" de Chaar, un quartier d'Alep. Peu bavards, ils répondent à demi-mot. Seule l'évocation du président syrien Bachar al-Assad les fait réagir: ils se lèvent et s'en vont.

Alep est coupé en deux: l'est de la ville est sous le contrôle des rebelles, l'ouest et le centre historique sous la coupe des soldats et des "chabbihas", les nervis du régime.

Mais à l'intérieur même des quartiers de Chaar, Hanano, Soukkari, Sakhour, scandés comme des victoires militaires par les rebelles, tout le monde n'a pas choisi son camp, l'opposition ou la fidélité au régime.

Il suffit de regarder les hommes passer sous la porte Bab Al-Hadid, qui donne accès au dédale des rues de la vieille ville. Les uns, le verbe haut, discutent, louent souvent Dieu, crachent sur Bachar al-Assad et piétinent son portrait dès qu'ils en voient un. Les autres marchent, le regard droit ou apeuré, et fuient les questions.

Dans les rues de l'Alep "libéré" selon l'expression des rebelles, ce n'est ni la "démocratie", ni la "liberté", ni "Bachar" qui occupent les esprits, mais les problèmes d'eau, d'électricité, de nourriture et les bombardements.

Imane, 27 ans, vêtue d'un épais manteau violet, avance, chargée de sacs, qu'elle pose délicatement à terre avant de parler. "Il n'y a plus d'électricité, plus personne pour aider, faire des courses, les magasins sont fermés, le pays est détruit", lance-t-elle à cran.

"Ma fille a six ans, elle est malade des nerfs à cause des bombardements. Les habitants ont fui. Tout ça pour qui? Et maintenant l'armée vient nous attaquer avec des avions", dit-elle au bord des larmes.

"Je veux que la Syrie revienne à ce qu'elle était, à la sécurité, quand on pouvait sortir à toute heure sans peur d'être embêté", ajoute-t-elle.

Une Syrie avec ou sans Bachar Al-Assad ? "Peu importe".

A ses côtés, une vieille femme reprend le même refrain. "Le monde est fini! Il n'y a presque plus de pain. Et d'électricité, et le prix des taxis flambe". La faute à qui ? "Mais je ne sais pas! Tout ce que je vois, c'est qu'il faut payer 400 livres (six dollars) pour venir ici", s'emporte-t-elle.

Les soutiens de Bachar al-Assad se font discrets et les fervents partisans de la "révolution" tiennent la rue. Mais une majorité continue de faire ce qu'elle a toujours fait: jouer la prudence. Comme Mohammed, un chômeur de 27 ans, qui soutient la rébellion, "mais pas tous les jours".

Au quotidien, le contrôle par les rebelles des quartiers qu'ils ont conquis est réel mais discret: les barrages sont rares et le bourdonnement permanent d'hélicoptères rappelle que l'armée a toujours la maîtrise des airs.

Les combattants continuent d'affluer. Le périple se déroule de nuit, phares éteints, à zigzaguer sur les routes et chemins qui entourent la ville. Toute étoile ressemble à un hélicoptère.

Les rebelles observent, le souffle court, si le point brillant se déplace, s'approche. La traversée de villages acquis à la cause se fait sous les vivats, puis c'est de nouveau le silence, la peur des hélicoptères et l'arrivée à bon port, à Alep où les bombardements rythment la nuit.

La brigade Tawhid, qui revendique 6.000 combattants, a inscrit son nom sur les murs de la ville en grandes lettres noires. Les portraits de la famille Assad, père et fils, ont été brisés. Et quand les Assad s'affichent sur des fresques dans les écoles, ils sont tagués, traités de "chien" et d'"âne", et leurs yeux ont été effacés au burin.

A l'hôpital de Chaab, on se prépare dès le matin à accueillir les blessés. "On a une cinquantaine de blessés par jour, des civils et des rebelles", explique Abderrahmane, un vétérinaire en reconversion forcée. "Beaucoup de médecins sont partis à cause des bombardements et parce qu'ils étaient visés par le régime", explique-t-il.

Les blessés graves par les combats et les bombardements quotidiens sont directement transportés en Turquie. "90% des opérations sont pour des blessures de guerre, par balles ou par éclat", précise Oussama, un chirurgien de 40 ans, venu prêter main forte.

Mais depuis quelques jours, une nouvelle peur est apparue: les tireurs embusqués. Dans la vieille ville, des rebelles sont déployés à quelques centaines de mètres de la citadelle, qui domine la ville depuis des siècles.

"Ils sont là-bas, cachés sur les murailles de la citadelle, à 150 mètres. Et ils sont très actifs", assure Abou Mohammed, un combattant de 39 ans.

Deux semaines après l'offensive des rebelles dans la ville, personne ne sait quand l'armée emploiera les grands moyens.

Quand on l'interroge sur l'avenir, le commandant rebelle Mohammad Ahmadi fait une pause avant de répondre. "On contrôle 50%, l'armée aussi. Ce sera une longue bataille".

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