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La télévision syrienne, version tragi-comique de la crise

26/07/2012 04:00 EDT | Actualisé 24/09/2012 05:12 EDT

A regarder la télévision d'Etat syrienne, ses feuilletons cocasses et ses talk-shows totalement décalés, le spectateur peut se demander si la crise dans le pays est bien réelle. Il a fallu un attentat inédit et des combats à Damas pour que la chaîne ouvre une lucarne sur la réalité.

Sur plus de 16 mois de révolte et de conflit armé, la chaîne officielle a consacré la plupart de ses programmes à des sujets aussi anodins que la diète végétarienne, la préservation du patrimoine ou encore les séances d'aerobic pour donner un sentiment de normalité.

Après l'attentat du 18 juillet qui a coûté la vie à quatre hauts responsables sécuritaires et des combats dans la capitale ultra-sécurisée, le ton a changé et les images sont devenues plus crues. La chaîne a montré pour la première fois des corps ensanglantés de rebelles ou des soldats déclarant fièrement qu'ils ont "nettoyé" la capitale des "terroristes à la demande des habitants".

Ces images censées "rassurer" la population sont diffusées généralement durant le journal télévisé qui répète inlassablement la version du régime: "la Syrie fait face à un complot", "la Syrie ne cèdera pas", "les terroristes veulent semer le chaos".

Parallèlement, la chaîne diffuse depuis plusieurs jours des spots guerriers avec des images de manoeuvres sur fond de musique patriotique et des slogans louant "nos valeureuses forces armées", aux prises sur plusieurs fronts avec les rebelles.

Face aux chaînes satellitaires arabes comme Al-Jazeera et Al-Arabiya, vilipendées par le régime pour leur couverture ininterrompue de la révolte, le slogan se veut clair: "notre voix est plus forte, notre image est plus claire".

Mais la plupart du temps, ceux qui regardent la télévision syrienne ont droit à des programmes qui apparaissent frivoles au vu de l'actualité tragique.

Alors que le pays est à feu et à sang, les téléspectateurs syriens se réveillent sur des images d'un jeune homme qui explique comment "développer ses biceps et ses triceps" dans une salle où apparaît le slogan en anglais "enjoy a healthy life" (Profitez d'une vie saine).

Les talk-shows-shows matinaux sont axés sur "les bienfaits du pain brun", "l'élevage d'autruche en Syrie", "la renaissance de la musique orientale à Soueida (sud)", "une exposition d'antiquités à Alep (nord)" ou encore un programme spécial, "que cuisiner pendant le Ramadan". Sans oublier les feuilletons syriens très prisés dans le monde arabe en cette période de jeûne.

Peu avant les combats dans la capitale à la mi-juillet, un reportage en anglais s'annonçait comme suit: "l'été à Damas est charmant et l'est encore plus grâce aux jacarandas".

Avec le début des affrontements, la télévision a interrompu ses programmes en dépêchant un correspondant au quartier Midane, près du centre-ville, pour montrer que "tout va bien".

Apparaissant en direct, le reporter interroge par la suite quelques automobilistes, visiblement apeurés, quand soudain retentissent des bruits d'explosions et de tirs et la vidéo devient la risée des militants sur net.

Décriée comme un outil de désinformation pure par les militants hostiles au régime, la télévision officielle --seule autorisée dans les magasins et les lieux publics à Damas notamment-- ne semble même pas convaincre ceux acquis à la cause du régime.

Bassam, épicier à Damas, était jusqu'il y a peu un fidèle de la télévision syrienne et de Dounia, autre média présentant la version du régime et honni par les militants.

"On veut bien soutenir le gouvernement et l'armée mais ces chaînes ne disent pas la vérité, je n'y crois plus", affirme-t-il.

Il en a va de même pour Ahmad, un jeune Syrien récemment réfugié à Beyrouth. "Avant, je regardais la télévision d'Etat, mais j'ai arrêté car ils nous prennent pour des idiots".

A tel point que des blagues circulent sur les réseaux sociaux sur des soldats en faction aux barrages, qui reprochent aux civils s'aventurant dans les zones dangeureuses d'être dans l'ignorance de la situation pour avoir uniquement regardé la chaîne officielle syrienne.

"Ils exagèrent, ils ne parlent pas de manifestations ni de l'opposition", s'insurge une autre Syrienne dans la capitale libanaise tout en défendant le président Assad.

Le service public de radio-télévision, jugé comme un "instrument de propagande" du régime", a fait l'objet ces derniers mois de sanctions américaines et européennes.

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