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Pour les militants syriens, les caméras sont plus puissantes que les fusils

15/07/2012 03:48 EDT | Actualisé 13/09/2012 05:12 EDT

"Je n'échangerais pas ma caméra contre une kalachnikov", assure Trab Zahor, qui travaille jour et nuit pour faire connaître au monde le sort de sa ville de Qousseir, un bastion rebelle assiégé par l'armée syrienne près de la frontière libanaise.

Trab Zahor est l'un des six militants qui animent le centre de presse de la ville, filmant chaque jour les bombardements et les morts et accompagnant les journalistes étrangers de passage en faisant office d'interprète si besoin.

Un jour, alors qu'il filmait à l'hôpital, "plusieurs hommes ont accouru en portant un homme blessé. Je me suis approché pour filmer son visage, et j'ai vu qu'il s'agissait de mon frère. J'étais sous le choc, mais j'ai continué à filmer", raconte-t-il.

Son frère est mort quelques jours plus tard, et il a lui-même creusé sa tombe.

"Ce jour-là, j'aurais pu m'engager avec l'Armée syrienne libre (ASL, composée essentiellement de déserteurs), prendre un fusil et essayer de me venger, mais mon arme, c'est ma caméra, et avec elle, je fais bien plus de mal au régime" du président Bachar al-Assad.

"Bachar fait la même chose qu'a fait son père il y a 30 ans à Hama", estime un homme se présentant sous le simple prénom de Hussein, en référence à l'ancien président Hafez al-Assad, qui a écrasé en 1982 une rébellion dans cette ville du centre du pays au prix de dizaines de milliers de morts.

"La différence, c'est que maintenant nous avons des caméras pour filmer les massacres et les atrocités, et nous pouvons télécharger les images sur internet pour que le monde entier les voit. Internet est notre arme la plus puissante", ajoute-t-il.

Compte tenu des restrictions imposées à la presse internationale par les autorités syriennes depuis le début de la révolte en mars 2011, la plupart des images qui sortent de Syrie sont filmées par des amateurs, le plus souvent des citoyens ordinaires qui prennent une caméra, se connectent sur internet et partagent leur version de ce qui se passe autour d'eux.

Leurs témoignages ne sont pas exempts d'erreurs factuelles, sans parler d'une vision engagée et souvent tronquée de la réalité, mais les informations qu'ils fournissent permettent de lever un voile sur l'opacité du conflit syrien.

"Si Assad empêche la presse internationale d'entrer dans le pays, c'est bien qu'il y a une raison, non ?", fait valoir Abou Shamsu, l'un des fondateurs du centre de presse de Qousseir.

"Mais il ne peut pas nous empêcher d'entrer, nous, parce que nous sommes déjà ici. Et, caméra en main, nous filmons tout ce qui se passe ici et nous l'envoyons aux télévisions arabes et occidentales", ajoute-t-il.

Mais Hussein ne prétend pas être un journaliste. Il reste un militant: "Nous travaillons pour la révolution. Notre unique objectif est de remporter la victoire et de renverser Bachar".

"Nous ne pouvons pas être objectifs de la même manière que la presse internationale, parce que ce sont nos voisins qui meurent sous les bombes du régime. Mais cela ne veut pas dire que nous manipulons les faits", assure-t-il.

"Notre mission est de montrer au monde comment les choses se passent vraiment et de démasquer les mensonges d'Assad", dont le régime persiste à qualifier tous les contestataires de "terroristes".

Fady Sony, qui doit son surnom à la caméra qu'il porte en permanence sur lui, se targue d'être un "témoin encombrant". "Si nous quittions Qousseir, personne ne saurait ce qui se passe, et Assad pourrait massacrer en toute impunité".

Pour cette raison, les membres de l'équipe savent qu'ils sont une cible privilégiée du régime. Ils ont déjà perdu beaucoup de leurs camarades, arrêtés ou tués en raison de leur engagement.

Mais pour Trab Zahor, "ce serait un honneur de mourir en faisant mon travail, parce que je sais que j'ai aidé beaucoup de monde".

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