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Le Soudan du Sud tente de sauver sa mémoire, des papiers rongés par le temps

07/07/2012 01:52 EDT | Actualisé 05/09/2012 05:12 EDT

Moisies par l'humidité, la chaleur, certaines grignotées par les rats, les fragiles archives que numérisent et rangent patiemment des chercheurs à Juba contiennent l'histoire de la jeune nation sud-soudanaise, indépendante depuis le 9 juillet 2011.

"On ne peut pas laisser notre histoire être détruite par les termites, les rats et l'eau, nous devons sauver ces documents", explique l'archiviste Youssef Fulgensio Onyalla, l'un de ceux qui en 2007, deux ans après la fin de près d'un demi-siècle de guerres civiles entre la rébellion du sud et Khartoum, découvrirent l'essentiel de ces archives dans le sous-sol d'une école.

Au début des années 1980, des responsables avaient placé là ces innombrables documents, récupérés dans les administrations locales, pour les protéger de la guerre qui reprenait.

"Nous avons brisé les vitres et laissé ouvert pendant trois jours pour aérer", mais l'odeur était si forte, la poussière si épaisse que l'équipe est tombée malade, raconte-t-il en effleurant les dossiers jaunis. "Quand j'ai vu ces papiers dans cet état, j'ai su qu'il fallait que j'en prenne soin, que je les protège et les préserve pour l'avenir."

Peu après leur découverte, ces documents ont été transférés dans une gigantesque tente érigée dans le centre de Juba, protégés de l'humidité mais pas de la chaleur étouffante, ni des termites.

Grossièrement triés sur place, ils ont ensuite été progressivement transférés vers un bâtiment de Juba, où ils sont étudiés, cotés, numérisés et rangés dans des cartons soigneusement référencés.

"C'est littéralement l'Histoire nationale (...) de 1903 jusque dans les années 1990. Presque cent ans d'histoire sud-soudanaise qui ont pourri dans une tente", explique Nicki Kindersley, étudiante en Histoire au Royaume-Uni, l'une des trois étrangers du projet. "Jusqu'ici, nous avons rempli 2.300 cartons, nous atteindront probablement les 6.000."

Parmi les découvertes, figurent les listes des premiers partis politiques sud-soudanais et les minutes des procès des participants à la mutinerie de 1955, élément déclencheur de la guerre civile dans le sud du Soudan.

"Nous n'avions jamais vu les noms et tous ces détails" de cet événement, souligne Nicki Kindersley.

Des notes offrent aussi un aperçu insolite sur la perplexité du colon britannique face aux cas de sorcellerie. "Dans une scène rappelant les sorcières de MacBeth, le sergent-major a surpris de nuit trois Zande (une tribu) à Yirol Malakia, murmurant des incantations au-dessus d'un chaudron", rapporte dans l'une d'elle un haut-commissaire britannique.

Dans la tente désormais aux trois-quarts vide restent des piles de dossiers - dont des chemises siglées "Gouvernement of Sudan" vomissant toutes sortes de papiers - des photos jaunies ou des bulletins de vote du référendum de janvier 2011 sur la sécession.

La restauration visait à l'origine à retrouver des cartes de l'époque de l'indépendance du Soudan, en 1956, pour régler un différend frontalier avec Khartoum, persistant depuis la sécession.

Ces documents "vont être utiles lors de l'arbitrage concernant ces territoires" contestés, dit Pagan Amum, négociateur en chef du Soudan du Sud et secrétaire-général du SPLM, le parti au pouvoir issu de l'ex-rébellion sudiste.

Ont également été découverts des textes sur des conflits tribaux liés aux territoires ou pâturages, utiles aujourd'hui encore face aux violences qui déchirent toujours certaines zones du nouveau pays.

Certains documents seront aussi précieux en matière de propriété foncière, alors que rentrent de nombreux Sud-Soudanais exilés pendant la guerre. M. Onyalla dit lui-même avoir remporté un conflit interminable, grâce à un papier de 1955 prouvant que son grand-père avait hérité de son lopin.

Avec ces archives, le pays rédige aussi son premier manuel d'histoire, explique Jok Madut Jok, sous-secrétaire au ministère de la Culture. Il est vital, dit-il, que les Sud-Soudanais, dispersés dans la brousse et aux quatre coins du monde par la guerre, s'approprient leur passé et forgent une identité nationale.

Un musée abritant les archives, financé par la Norvège, devrait voir le jour en 2014. En attendant, Youssef Onyalla préserve tout. Quand "je me promène autour de la tente et que je vois un papier comme ça, si quelque chose est écrit dessus, je le ramasse et le met dans ma poche" dit-il en brandissant un morceau de la taille d'un timbre poste.

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