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REPORTAGE. Comment les mesures d'austérité ont mis à bas l'industrie solaire en France

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Alors qu'en France les députés commencent ce lundi l'examen de la loi de finance rectificative et alors que l'on ne sait toujours pas si il faut parler d'austérité, de rigueur ou d'"effort juste", ce reportage est le premier épisode d'une série des éditions internationales du Huffington Post sur les gens qui vivent au quotidien les mesures d'économie en temps de crise.

Une bise légère souffle sur Cravent. C'est dans ce petit village des Yvelines qu'Agnès Carlier, maraîchère bio, a installé sa ferme. Une ferme à la pointe du développement durable, avec des panneaux solaires presque tout neufs. Ce jour-là, 3 juillet, Kilian Heim, ancien gérant d'une entreprise de commercialisation et d'installation de centrales photovoltaïques, se présente à la ferme. Il embrasse sur les deux joues Agnès. Ces deux-là se connaissent bien maintenant. Et pour cause : Kilian a passé plusieurs jours chez Agnès à installer ses panneaux solaires, même après la faillite de son entreprise.

Amicale, elle lui demande aussitôt de ses nouvelles : "Comment ça va ? As-tu retrouvé du boulot ?". Kilian répond par une grimace, avant de rebondir par une pirouette: il s'enquiert de l'état de l'installation d'Agnès. De fait, Kilian n'a jamais pu voir le résultat de son travail: il a dû terminer en pleine nuit, profitant des dernières heures pendant lesquelles il disposait encore de son matériel avant que tout ne lui soit enlevé.

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Si les dégâts de l'austérité en France restent limités, un domaine a par contre particulièrement souffert: celui des énergies renouvelables. Et particulièrement du solaire photovoltaïque. En France, en l'espace de deux ou trois ans, près de la moitié des emplois du secteur, soit 12.000, auraient été détruits. Et selon le Syndicat des énergies renouvelables (SER), près d'un tiers de ces emplois ont disparu en 2011. Avec, parmi eux, quelques courageux pionniers qui étaient partis à la conquête de ce nouveau marché, en partant de zéro.

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Kilian Heim est l'un de ces entrepreneurs, et l'une de ces victimes. Il s'est lancé dans le solaire en août 2006, avec l'un de ses amis, et a crée sa société, Kinergy. Son rôle: commercialiser et installer des centrales photovoltaïques, chez les particuliers comme chez les professionnels.

En 2010, Kinergy emploie une trentaine de salariés et réalise 5,5 millions d'euros de chiffre d'affaires. Elle déploie plusieurs centaines de projets en Ile-de-France, en Bretagne, en Provence-Alpes-Côte d'Azur et en région Rhône-Alpes. Tout allait donc parfaitement bien, et tout aurait continué ainsi, pense Kilian, s'il n'y avait eu à partir du mois d'août 2010 une série de mesures d'austérité "brutales", estime-t-il, qui ont finalement tué sa société, et celles de centaines d'autres entrepreneurs.

La casse du photovoltaïque

Que s'est-il passé? En 2010, le solaire est financé en partie par les consommateurs, par le biais d'une contribution spéciale sur la facture d'électricité, et par les pouvoirs publics, via un crédit d'impôt, soit un allègement des impôts pour les contribuables qui souhaitent investir dans le solaire. L'opérateur historique EDF, ancienne entreprise publique et toujours détenue à 84% par l'État, est, du fait de son ancienneté, très dominant sur le marché. Pour développer la filière solaire, il rachète l'énergie photovoltaïque à des coûts avantageux. C'est une sorte de subvention déguisée.

Mais la filière se développe trop rapidement et coûte de plus en plus cher. Dans le contexte de crise, l'État choisit donc de réduire drastiquement les aides. En quelques mois, trois principales mesures vont être prises et vont liquider une bonne partie des entrepreneurs du solaire.

Première mesure d'austérité: EDF, en accord avec l'État, décide d'abaisser ses tarifs de rachat de 20%. Dans le même temps, le crédit d'impôts accordé aux contribuables investissant dans le solaire va être divisé par deux. Si les deux premières mesures ne cassent pas complètement l'entreprise, la troisième va le faire.

En décembre 2010, le gouvernement choisit d'instaurer un moratoire de trois mois sur la filière. Toutes les demandes de contrat d'achat auprès d'EDF, qui rachète l'énergie au tarif fixé par le gouvernement, sont gelées. "C'est comme si on interdisait à un concessionnaire de vendre des voitures", compare Kilian. Impossible de conclure aucun contrat pendant cette période, et difficile de convaincre les clients de s'engager pour la suite, sans savoir quelles décisions seront prises à l'issue de ce moratoire.

Kilian voit alors les ventes de sa société s'effondrer, sur un marché qui était pourtant en plein essor et qualifié par tous de secteur d'avenir. Après une longue bataille, il doit licencier la trentaine de salariés que comptait son entreprise, Kinergy. Au moment de la liquidation judiciaire, il dira au juge, la mort dans l'âme: "C'est un marché qui est plein d'avenir, mais qui n'a pas de présent".

"J'ai dû emprunter à mes amis, à ma famille"

Dans le sillage de la mort de son entreprise, quelques rêves en ruine, et surtout des dettes. Pendant 8 mois, Kilian et son associé se privent de salaire, pour tenter de sauver leur affaire. Après la liquidation, et jusqu'à aujourd'hui, Kilian ne touche aucune indemnité de chômage, en vertu de son statut d'entrepreneur. "Mon compte est systématiquement débiteur. Je suis fiché à la Banque de France, et je n'ai pas le droit d'emprunter de l'argent pendant au moins trois ans", raconte-t-il. Au supermarché, il se souvient avoir dû remettre les produits achetés dans les rayons, après le refus de sa carte bancaire.

Il doit compter sur sa femme, sa famille et ses amis pour vivre, et rembourser ses dettes. Et pour le quotidien, Kilian utilise le système D, fait de bons plans sur Internet: déstockeurs, dégriffeurs, et bons de réduction "qui permettent de s'acheter le t-shirt dont on a envie, mais au prix du t-shirt de base".

Au final, vivre dans l'austérité - une austérité encore balbutiante en France mais dont il aura été l'une des premières victimes - c'est pour lui surtout vivre dans le stress. "Il y a eu des moments où j'ai regardé mon fils en me demandant quel avenir j'allais pouvoir lui offrir. Des moments où, ne sachant comment payer mon loyer, je me suis imaginé le pire, huissier et mise à la porte compris", raconte-t-il.

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"J'ai maintenant trois filles qui sont devenues boursières"

En France, d'autres entrepreneurs ont dû affronter des difficultés, même sans avoir à liquider leur entreprise. C'est le cas de Marco Caputo, gérant de l'entreprise Sunvie, qui propose des installations solaires "clé en main". Au printemps 2011, Marco a dû licencier 8 personnes. Pour sauver son entreprise, il a d'abord divisé sa rémunération par deux, puis supprimé tout salaire entre juillet 2011 et avril 2012. Aujourd'hui, son salaire est très nettement inférieur par rapport à celui qu'il touchait avant.

Dans le même temps, son niveau de vie a été "radicalement réduit". Son épargne personnelle a fondu. Lui qui partait régulièrement en vacances avec des amis en Corse, n'est pas parti depuis deux ans. "J'ai maintenant 3 filles qui sont devenues boursières", explique Marco Caputo, pour lequel il s'agit là d'un symbole de sa rétrogradation à un échelon social inférieur.

"Je préfère me serrer la ceinture" plutôt que de "toucher à mon épargne"

Mais il n'y a pas que les entrepreneurs qui ont souffert. Les employés aussi sont touchés de plein fouet par la liquidation des entreprises. A l'époque, Jorge Rendon travaillait pour Kinergy en tant que responsable logistique. "Je me suis lancé dans une recherche active d'emploi dès décembre 2010, quand j'ai commencé à mesurer l'effet des mesures d'austérité", raconte-t-il.

Âgé de 47 ans, un âge difficile pour la recherche d'emploi, il n'a depuis lors pas retrouvé de travail. Il touche, grâce aux indemnités chômage, 70% de son précédent salaire. Un manque à gagner qui lui demande des efforts quotidiens. Comme ses anciens responsables, il a dû "rogner sur les extras". "Les sorties, les vacances, l'habillement: tout a été réduit", explique-t-il. Lui qui est un fan de golf a dû faire l'impasse sur son abonnement. Mais, précise-t-il, il n'a pas touché à son épargne, pour être capable de faire face "en cas de coup dur". "Je préfère me serrer la ceinture", lâche-t-il. Pour les études de ses enfants, il a obtenu des bourses.

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"Le stress permanent"

Les clients - collectivités et particuliers - ont aussi vu passer le vent de l'austérité. Certains ont dû abandonner tout ou partie de leur projet. Comme à Brecey, dans la Manche, où le maire Divers droite de la ville, Bernard Trehet, avait décidé d'installer plusieurs centrales photovoltaïques pour sa communauté de commune. Un projet sur lequel il avait pourtant travaillé depuis plus de trois ans, et qui finira dans l'escarcelle d'un investisseur privé.

Agnès Carlier a eu quant à elle très peur de ne jamais revoir l'acompte de 7000 euros versé à la société Kinergy pour des panneaux photovoltaïques. Une somme très importante pour elle qui ne touche que 1300 euros par mois.

Pour cette agricultrice bio, qui vend ses légumes directement au consommateur par le système des "Amap", se chauffe au bois et a grandi en lisant René Dumont, investir dans les énergies renouvelables était une suite logique de ses convictions. La ferme avait un grand toit exposé plein sud, et c'est donc assez naturellement qu'elle a fini par pencher en faveur du solaire photovoltaïque.

Son beau projet est devenu un cauchemar lorsqu'au bout du fil, la société, prise dans des difficultés, n'a plus répondu. Jusqu'au jour où Kilian Heim a finalement pris la décision de terminer le travail d'installation de la centrale malgré tout, avec un de ses associés. "On s'est plié en quatre", raconte Kilian. Au final, Agnès n'a perdu "que" sa garantie d'installation, puisque la société liquidée n'assurera plus le service après-vente.

Malgré les difficultés, Agnès a gagné en Kilian un ami: un jeune chef d'entreprise, qui pendant des semaines a monté les panneaux, alors, que, dit-elle, "il aurait pu s'en laver les mains".

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Austérité ou pas austérité ?

S'il y a bien eu en France des mesures ciblées, il est difficile de parler d'une politique d'austérité généralisée. "La France n'a pas été autant touchée par les mesures d'austérité que l'Espagne, la Grèce ou d'autres pays", analyse ainsi Nicolas Bouzou, économiste et directeur du cabinet d'analyse économique et de conseil Asterès. "Quand on regarde ce qu'a fait Nicolas Sarkozy on ne peut pas parler d'austérité : il n'y a pas eu notamment de baisse des salaires des fonctionnaires, et les augmentations d'impôts ont concerné relativement peu de monde", poursuit l'analyste, qui reconnaît que ce constat n'a "rien à voir avec le solaire" qui lui a été "particulièrement touché".

Pour Jean-Michel Charpin, Inspecteur général des finances et auteur de deux rapports sur le photovoltaïque en France, qui ont servi en partie à élaborer la politique du gouvernement, "l'affaire du photovoltaïque est très peu une affaire budgétaire", l'essentiel du coût étant supporté par les consommateurs. La loi énonce en effet que le coût de la contribution au service public de l'électricité, et donc du photovoltaïque, doit être intégralement compensé par les consommateurs. Si l'on parle d'austérité, c'est donc en un sens bien précis : celui d'une entreprise, EDF, détenue à majorité par l'État, et qui réduit les aides apportées à un secteur plutôt que d'augmenter la facture d'électricité des consommateurs.

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