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Carnoux, un petit coin d'Algérie française en Provence

30/06/2012 02:27 EDT | Actualisé 29/08/2012 05:12 EDT

C'est l'histoire d'une petite commune de Provence sortie de terre dans les années 1960 par la volonté de pieds-noirs du Maroc et d'Algérie. Cinquante ans plus tard, les traces du passé s'estompent mais les souvenirs et le désir de mémoire, eux, restent vifs.

Le 5 juillet 1962, l'Algérie proclame son indépendance, des milliers de rapatriés affluent sur les rives nord de la Méditerranée. Certains entendent parler d'une expérience atypique: à une vingtaine de kilomètres de Marseille, dans un vallon désert sans route, eau ni électricité, Emilien Prophète a lancé en 1957 une coopérative immobilière pour loger les rapatriés.

Des villas à toit plat, comme au Maghreb, ont été érigées, mais les financements manquent et les problèmes judiciaires s'accumulent sur fond de soupçons de détournement de fonds.

L'arrivée des pieds-noirs d'Algérie redonne un élan à l'aventure, raconte Nicolas Bouland, fils de rapatriés, auteur d'un mémoire sur le sujet. D'une centaine d'habitants en 1959, la population grimpe à 400 en 1962, 1.000 en 1964, puis en août 1966, c'est la consécration: Carnoux devient "la 119e et dernière commune du département des Bouches-du-Rhône, la seule en France à être née d'une initiative privée".

Après cinq générations passées à Annaba, Bône sous la colonisation française, dans l'est algérien, la famille Fenech a passé son premier hiver français à Carnoux, sous la neige, avant de s'installer dans le charmant port voisin de Cassis. Mais ils ont gardé des attaches dans cette ville devenue symbole de la communauté en exil.

Christian Fenech, arrivé en France dans le ventre de sa mère, y a créé l'association "Racine pieds-noirs" pour "défendre une histoire tragique, injuste, mais belle".

Témoins de cette histoire, l'église a été baptisée Notre-Dame-d'Afrique, du nom de la basilique d'Alger, et les cloches viennent de la région d'Oran. A l'intérieur, une réplique de la Vierge noire sur une barque quittant le continent africain. Dans le cimetière, des épitaphes du type "repose en terre pied-noir". Jusqu'en 1981, un simple titre de rapatriement donnait le droit de s'y faire enterrer.

Des noms évocateurs (avenue du Maréchal Juin, stade Marcel Cerdan...), une croix sur la colline orientée en direction de Sidi-Ferruch, lieu historique du débarquement des Français en Algérie en 1830, un pèlerinage pied-noir le 15 août... Carnoux, aujourd'hui ville-dortoir ouverte sur l'extérieur, ne renie pas son passé.

Près de la moitié de ses 7.300 habitants sont encore pieds-noirs et descendants de pieds-noirs. "Carnoux a été une thérapie, une catharsis, l'intégration a été plus simple", relève M. Bouland.

"On a tiré un trait, on ne vit pas dans la +nostalgérie+", assure Julien Fenech, 75 ans, autour d'un verre d'anisette et d'une tourte "bônoise".

Mais quand on évoque les souvenirs enfouis, l'émotion affleure, la gorge se serre. "Oui, je garde la rage, la rancoeur, on a dû repartir de zéro", nos parents et grand-parents ne s'en sont jamais remis, lance le septuagénaire, dont le père a été tué par le Front de libération nationale (FLN) en 1956.

"Nous n'étions pas des tortionnaires, mais des travailleurs qui aimaient leur pays et la France", insiste M. Fenech, rappelant "la bonne entente entre les communautés". Et de montrer une photo de classe, avec au dos des petits mots de ses "copains arabes".

Entraîné par son fils, il est retourné sur sa terre natale en 2006. "Stop, c'est fini, je ne veux plus y retourner, je n'ai pas reconnu mon pays, même si j'ai été bien accueilli par les vieux". Car, déplore-t-il, là-bas comme ici, peu de jeunes s'intéressent à leurs racines.

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